L'embellie sur le marché de l'emploi est confirmée au deuxième trimestre, avec une hausse de 1,6% du nombre des actifs, notamment dans le secteur tertiaire. Cette hausse serait pour 60% imputable à des emplois à temps partiel, véritable bastion féminin. Selon les derniers chiffres de l'Office fédéral de la statistique, près de 80% des emplois à temps partiel dans l'hôtellerie-restauration et le commerce sont occupés par des femmes. Il n'y a là rien de réjouissant, estime la sociologue Françoise Messant-Laurent: ces emplois, souvent non qualifiants, sous-payés, ne font que cristalliser l'inégalité professionnelle entre les deux sexes. Françoise Messant-Laurent enseigne la sociologie du travail à l'Université de Lausanne. Elle est également codirectrice d'un programme plurifacultaire postgrade consacré à l'étude des relations entre hommes et femmes. Entretien.

Le Temps: Vous estimez que le temps partiel est un piège. Pourtant, si l'on en croit la dernière Enquête suisse sur la population active, près de 500 000 salariés à plein temps souhaiteraient tomber dans ce piège. Ils aimeraient réduire leur temps de travail pour jouir de davantage de temps libre, quitte à renoncer à une partie de leur salaire.

Françoise Messant-Laurent: On fait l'apologie de la flexibilité du temps de travail comme une alternative possible à la crise de l'emploi. Certes, mais ce que je constate aujourd'hui, c'est le développement accru de formes atypiques du travail, telles que les contrats à durée déterminée, le temps partiel ou pire – et illégal – le travail sur appel. On veut nous faire croire que c'est l'avenir, alors qu'on assiste à une dégradation de certains acquis sociaux.

– Pourquoi, selon vous, les femmes sont-elles les grandes perdantes de la situation actuelle?

– La grande masse des emplois à temps partiel se trouve dans les branches du tertiaire, où nombreux sont les emplois précaires, à faible qualification, sans formation continue et donc sans perspective de promotion. Or en Suisse les heures de travail sont telles que le plein temps n'est pas compatible avec les charges familiales. Les femmes font donc un choix professionnel implicite, ou plutôt un non-choix, qu'elles articulent autour de leur rôle privé. Elles s'engouffrent dans les postes à temps partiel, les seuls leur permettant cette double fonction.

– Elles ont pourtant accès à des professions gratifiantes et compatibles avec une vie de famille. Il existe quantité de médecins, d'avocates mères de famille?

– Oui, mais rarement des médecins-cheffes de service ou des cheffes de marketing. Les femmes sont encore et toujours minoritaires dans les échelons élevés de la hiérarchie. Quoi que l'on dise, la ségrégation professionnelle entre sexes est presque aussi tenace qu'au début du siècle, alors qu'on prétend avoir évolué.

– Mais les hommes sont de plus en plus nombreux à vouloir travailler à temps partiel et s'occuper de leurs enfants. En Suède, par exemple, il y a même, depuis quinze ans, une volonté politique d'instaurer cet équilibre, notamment en multipliant les crèches sur les lieux de travail.

– Justement, il n'y a en Suisse pas de volonté à partager les tâches familiales entre hommes et femmes. J'avais proposé, dans le cadre d'un groupe de réflexion sur le travail mandaté par le canton de Vaud, d'instaurer des quotas pour les postes à mi-temps: 30 hommes pour 30 femmes. L'idée n'a jamais franchi le seuil législatif. Lorsque le travail à temps partiel touchera autant d'hommes que de femmes et que les mentalités commenceront à changer, alors seulement, on pourra parler de baisse du temps de travail profitable pour tous. Aujourd'hui les petits boulots se multiplient pendant que certains travaillent trop. Cette dualité empêche de bien penser la réduction du temps de travail. Elle ne profite à personne et son coût social est élevé.

– Vous êtes très pessimiste.

– Non, je dis que dans un pays prospère comme le nôtre qui ne comprend pas que les enfants représentent une richesse, où l'on ne dispose pas d'aménagements facilitant l'harmonisation entre vie professionnelle et vie privée, les hommes et les femmes devraient se méfier.