Gestion indépendante

Les lois vont l’emporter sur les ego

Nouvelle surveillance, davantage de coûts et de travail administratif: l’activité des gérants de fortune indépendants évoluera massivement dès 2020. Certains s’y préparent, d’autres veulent profiter de l’ancien modèle jusqu’à la fin, pour leur bénéfice personnel

A l’horizon 2020, deux nouvelles lois rendront l’activité de gérant indépendant plus coûteuse et plus chargée en tâches administratives. Ce sera la fin des «one man shows», prévoient nos interlocuteurs, qui sont partagés sur la perspective d’une consolidation du secteur. Une consolidation pour le moment souvent bloquée par des considérations individuelles.

Les lois sur les services et les établissements financiers (LSFin et LEFin), entérinées le 15 juin par le parlement fédéral, instaurent des changements majeurs pour l’activité des gérants indépendants (GFI). Ils devront recevoir une licence de la part de la Finma, qui supervisera aussi leur surveillance effectuée par deux ou trois organismes dédiés. Ils devront posséder un capital minimum de 100 000 francs, deux dirigeants qualifiés et des collaborateurs avec une «formation adéquate».

Ajoutons que la LEFin ne possède pas de clause de grandfathering, qui aurait permis aux GFI n’acceptant plus de nouveaux clients de ne pas être assujettis. Enfin, ces deux lois ne permettent pas aux GFI de gérer des avoirs déposés dans des banques situées en Europe, car les intermédiaires financiers suisses n’ont pas l’accès au marché.

Rôle central dans la gestion

La principale association de GFI est enthousiaste. Après un intense travail de lobby, l’ASG a largement façonné le nouveau cadre, qui «assure une reconnaissance légal du statut de gérant indépendant», se félicite le président de l’ASG, Serge Pavoncello. Dans une présentation, l’association affirme même que les banques deviennent les tierces parties dans la gestion de fortune, pas les GFI. La plupart des études estiment que ces derniers gèrent de 500 à 600 milliards de francs, soit une part de marché de 10 à 15%.

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Les nouvelles lois provoqueront-elles une consolidation du secteur, les plus petits acteurs n’ayant pas les moyens d’assumer les nouvelles exigences? «Non, car il sera possible de déléguer les fonctions de compliance ou de gestion du risque, et de recourir à un deuxième dirigeant externe à la société», répond le directeur de l’ASG, Patrick Dorner.

«La loi fait tout pour que les petits acteurs puissent fournir les efforts nécessaires à rester sur le marché, avec des exigences réglementaires moins lourdes selon le chiffre d’affaires, mais pour cela, ils devront se réinventer, s’organiser, formaliser leurs processus de travail», estime Franz de Planta, gérant indépendant et président de l’OAR-G, un des organismes d’autorégulation de la profession.

Pérenniser l’activité – ou pas

Pour lui, «il n’est pas certain que la consolidation s’accélérera dans un premier temps, bien que les frais de fonctionnement et le travail administratif augmenteront, et la sous-traitance de certaines fonctions implique quand même un travail de vérification, de formation et de suivi». En revanche, Franz de Planta, par ailleurs à la tête d’une plateforme pour GFI, est persuadé que l’entrée en vigueur des LSFin-LEFin marquera la fin de la route pour ceux qui «veulent tirer l’ancien modèle jusqu’au bout», car ils finiront par «être dépassés par la masse de travail à venir».

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«En résumé, le nouveau cadre réglementaire oblige les gérants indépendants à créer un outil qui permette de pérenniser leur activité. Avec l’actualité autour du vote sur les LSFin et LEFin, on reçoit davantage de demandes en ce moment de la part de GFI qui comprennent aussi qu’il peut être intéressant de partager leurs problématiques avec des confrères, tout en restant indépendants», observe Pierre-Noël Formige, qui dirige Sequoia, une plateforme basée à Genève.

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Si les rapprochements ne se concrétisent pas davantage, c’est surtout pour des questions d’ego, assure Grégoire Vaucher, dont la société, Semper, vient d’annoncer sa fusion avec un autre gérant indépendant, Bruellan: «Au cours des trois dernières années, j’ai parlé avec une quarantaine de GFI de toutes tailles. Le problème du secteur des GFI est le manque d’ouverture d’esprit. Certaines discussions ont échoué car l’autre partie ne voulait pas que son trajet jusqu’au nouveau bureau soit rallongé de dix minutes. Ou pour des questions de partage des revenus, certains comptant jusqu’au dernier centime ce qu’ils apportent. J’ai même eu un interlocuteur qui s’inquiétait de ne plus pouvoir utiliser son avion…»

Indépendants jusqu’au bout

D’autres témoignages recueillis pour cet article font état de «one man shows» décidés à jouer la carte low cost jusqu’au dernier moment. A ne pas investir pour ne pas partager, en résumé. «Certains veulent rester indépendants des structures, des lois, de tout», résume un connaisseur du marché. Par ailleurs, «les achats d’actifs ne fonctionnent pas sans complémentarité de compétences, alors que les clients réclament toujours plus de disponibilité», estime Etienne Gounod, un des associés de Forum Finance (1,5 milliard sous gestion pour une vingtaine d’employés).

Pour se préparer à un avenir exigeant, le rapprochement entre Semper et Bruellan s’est fait sur des bases simples, reprend Grégoire Vaucher. Chacun des trois associés détient un tiers des parts, le nom de Bruellan sera conservé et la nouvelle entité (qui totalisera 3,5 milliards sous gestion) sera dirigée par l’ancien de Semper, alors que Bruellan détenait deux fois plus d’actifs. La stratégie: «Innover, attirer des compétences et des clients sophistiqués, pas seulement des avoirs à gérer», conclut Grégoire Vaucher.

Pour le moment, la perspective des LSFin et LEFin a surtout provoqué une effervescence pour les sociétés d’informatique et les fournisseurs externes de services. Eux sont déjà prêts à fournir les prestations dont les GFI auront besoin après 2020.

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