Place financière 2.0

Lombard Odier, la nouvelle donne

En Suisse, la société de personnes, «anachronique», a fait place à une société anonyme. Deux associés détaillent ce qui a changé, ou pas

C’était en 1998. Un épais livre à la couverture bleue, richement illustré de reproductions d’époque et de photographies des équipes alors aux commandes, s’intitulait «Nos deux cents premières années». Lombard Odier célébrait sa tradition de banquiers privés genevois, commencée le 1er messidor an VI, soit le 19 juin 1798.

L’aventure de la banque en société de personnes n’aura duré que quinze ans de plus. Depuis le 1er janvier 2014, les activités bancaires en Suisse de Lombard Odier sont organisées sous la forme d’une société anonyme. C’en est fini de l’attachement maintes fois répété à ce statut de banquier privé indéfiniment responsable sur sa fortune personnelle. Pour la première fois, la banque détaille le fonctionnement de sa nouvelle structure, perçue dans les milieux financiers comme une révolution.

«Avons-nous tant changé, j’en doute», veut convaincre Thierry Lombard, qui sort d’une fourre un schéma de la structure de sa «maison». Pour l’exercice, le banquier s’est adjoint les services de Frédéric Rochat, qui incarne la nouvelle génération au collège des associés. «Nous sommes indéfiniment responsables dans la société en commandite par action (SCA)», qui détient la banque suisse (voir l’infographie en page 12). Entité qui représente deux tiers de l’activité de groupe et pour laquelle, «oui, nous ne sommes plus indéfiniment responsables. Toutefois, si un problème survenait, pensez-vous vraiment que nous voudrions, en tant qu’entrepreneurs, laisser tomber cette activité, qui porte aussi notre nom»?

«100% du capital nous appartient et est à risque, complète Frédéric Rochat. Nos intérêts sont alignés sur ceux de nos clients. Cet alignement s’est parfois distendu au sein de certains groupes internationaux. Lors de la crise financière, nous avons pu voir comment certaines castes de managers, qui n’étaient pas propriétaires de leur établissement, ont parfois conduit leurs sociétés à prendre des risques importants. Des situations qui ont coûté très cher aux actionnaires et, dans certains cas, aux clients.»

Un peu d’histoire...

Mais revenons à l’organisation, avec un peu d’histoire. La rencontre se tient d’ailleurs dans le bureau avec vue sur la Corraterie de l’associé Jean Pastré, décédé en 2012, et transformé en un salon-musée à sa mémoire. Notre organisation «était devenue finalement un peu anachronique, concède Thierry Lombard. En 1796, c’était un tout petit établissement bancaire suisse, établi à Genève, n’ayant aucune succursale ni activité à l’étranger. Aujourd’hui, alors que nous nous sommes fortement internationalisés au cours des vingt dernières années, nous avons choisi de donner un véritable rôle de direction du groupe, de Konzernleitung , à notre société en commandite par action, en même temps que nous donnions à notre entité bancaire suisse le même statut qu’à nos autres activités opérationnelles à l’étranger».

Depuis 1998, la banque a aussi grandi par acquisition. En 2002, elle a avalé sa concurrente Darier Hentsch. Aujourd’hui, Lombard Odier emploie 2080 personnes, et a passé l’an dernier la barre des 200 milliards de francs sous gestion et administration, une taille encore inférieure à celle de Pictet (près de 400 milliards).

Annoncé en février 2013, de concert avec Pictet et suivi de peu par Mirabaud, l’abandon du statut de banquier privé se produit alors que la justice des Etats-Unis a fait tomber Wegelin, la plus vieille banque de Suisse, pour avoir aidé ses clients à échapper à leurs obligations fiscales. En France, le banquier François Reyl a été inculpé pour blanchiment de fraude fiscale.

La place est contrainte de passer à la transparence fiscale. La transformation des banquiers privés «fait beaucoup parler d’elle; on veut en connaître tous les détails», glisse un observateur de la place, qui se réjouit de la fin du secret qui entourait leurs affaires. Le banquier d’un établissement étranger ajoute: «Ils ne peuvent plus avancer leur responsabilité indéfinie, c’est clair. Et la fin du secret bancaire les contraint de revoir leur modèle d’affaires, voire à préparer une cession ou une cotation de la banque suisse, technique simple à présent, et encaisser ainsi une belle somme. Leur marque a une forte valeur.»

Pas besoin d’une entrée en bourse Entrer en bourse? Thierry Lombard sourit: «Non; nous n’en avons pas besoin. Et comment avoir un dialogue à long terme avec des actionnaires qui attendent des résultats trimestriels?»

Quant à la protection supplémentaire offerte par la nouvelle structure, Frédéric Rochat conteste la rechercher: «Auparavant, nous étions déjà pleinement associés au capital, à la marche des affaires et au suivi régulier de nos clients. Rien ne change.» En outre, ajoute-t-il, «si nous avions véritablement voulu nous protéger, nous aurions créé une SA pour le holding, et d’une certaine manière, nous aurions cherché à nous désengager du capital. Cela n’a jamais été le moteur de notre réflexion».

Les deux banquiers enchaînent pour rappeler la sécurité financière de leur maison. «Notre ratio de capitalisation est supérieur à 20%, bien au-dessus des 7,5% minimum de la Finma [le gendarme de la finance], ce qui fait de nous l’une des banques parmi les plus capitalisées en Europe», détaille Frédéric Rochat. Autre argument: «Ce capital est placé de manière extrêmement prudente en titres auprès de la Banque nationale suisse, liquidables en 24 heures si nécessaire. Les dépôts de nos clients ne financent pas de prêt commercial, pas d’hypothèque.» Les fonds propres se montent à 667 millions de francs pour la banque suisse, à 1,1 milliard au total pour le groupe.

La solidité est une chose, la compétitivité une autre, raille un gérant de fortune à Genève, qui, pour ses clients, a récemment comparé les prix de banques privées, dont Lombard Odier: «Leurs frais s’adaptent à la nouvelle donne, mais ils ont encore du chemin à faire pour être compétitifs. A voir jusqu’à quand leurs clients vont accepter de payer ce premium, sans le secret fiscal.»

Thierry Lombard se défend. Il reconnaît qu’aujourd’hui, «acheter l’action Nestlé, c’est simple et pas cher. Mais au bout du compte, écouter votre client, comprendre ce dont il a besoin, une bonne idée d’investissement à long terme et de la confiance cela coûte un peu plus cher». Raison pour laquelle «nous avons comme objectif d’être l’Hermès de la banque privée, ajoute-t-il. Vous n’allez pas négocier nécessairement le prix de votre cravate ou foulard si vous avez un produit de haute qualité. Oui, il y a une pression sur les marges, oui, il y a une nécessité d’être plus efficaces sur le plan technologique, sur le service, afin d’avoir un premium sur l’exercice de notre métier. Nous sommes convaincus que certains clients seront toujours à la recherche d’un véritable service à haute valeur ajoutée».

A Genève, Bordier, Gonet et Mourgue d’Algue, trois banques au moins 20 fois plus petites en termes de masse sous gestion, ont pour le moment conservé leur statut de banquier privé. La Finma n’a pas demandé à Lombard Odier et Pictet d’y renoncer. L’autorité de surveillance n’en a pas le pouvoir. Elle ne commente pas ce changement, alors que Thierry Lombard explique combien «la force de ­travailler et de communiquer ­ensemble des deux grands banquiers privés de Genève nous a beaucoup aidés, auprès des autorités et de nos clients». Pour ces derniers, et les collaborateurs, «l’évolution n’a eu aucun impact, assure Frédéric Rochat. Cela n’a rien à voir avec une fusion ou une acquisition. Il s’agissait uniquement d’une évolution de nature juridique.»

Fin de certains privilèges

Par contre, la Finma a mis fin à «certains privilèges accordés aux banquiers privés», indique son porte-parole. Ils devront en particulier publier leurs comptes.

Autre exigence du gendarme de la finance: au moins un tiers d’administrateurs indépendants pour la banque suisse. «Nous avons choisi d’avoir une majorité d’indépendants, sans voix prépondérante pour le président», expose Frédéric Rochat, allusion aux proportions de 50% chez Mirabaud et de 40% chez Pictet. ­Majoritaires chez Lombard Odier, donc, mais face aux seuls pro­priétaires. Thierry Lombard voit ces nouveaux venus comme étant «entre deux mondes: celui de la direction d’activité bancaire avec quatre associés, et celui de la direction stratégique du groupe. Nous avons défini trois domaines dans lesquels nous voulions avoir des compétences pour nous dé­velopper: juridique (Professeur Henry Peter), bancaire (Alexandre Zeller, qui a une expérience de toutes les difficultés de ce monde, qu’il a gérées de manière exemplaire), ouverture sur le monde et compétence du changement dans une autre profession (Henri Vanni, ex-directeur général de McKinsey en Suisse et vice-président de Novartis).»

Le collège des associés-gérants, propriétaires du groupe, accueillera au 1er avril un neuvième membre, un ancien de Deutsche Bank, Hugo Bänziger. Ce collège attribue les responsabilités selon les «étapes de carrière de chacun d’entre nous, observe Frédéric Rochat. Certains assument un rôle de supervision des activités opé­rationnelles et de suivi de nos grandes fonctions de contrôle (risque, finance, conformité, etc.); d’autres assument des responsabilités opérationnelles en direct et la conduite de nos activités au quotidien.»

Un autre sujet fait parler de lui: les conséquences fiscales du ­changement de statut, certains imaginant des pertes substan­tielles pour les autorités. La réponse était toute prête: à Genève, détaille Thierry Lombard, «nous avions la chance d’avoir pour président du Conseil d’Etat le responsable des Finances [David Hiler]. Nous sommes donc allés le voir à ce double titre pour étudier la situation. En fin de compte, il n’y aura pas de changement particulier. Avant, l’imposition s’effectuait uniquement au niveau de la société de personnes. A présent, elle s’effectue à différents niveaux, avec des taux différents, mais au total, l’effet fiscal est neutre.»

***

TOUJOURS PLUS DE CLIENTS EN QUÊTE DE CONSEILS

Il y a d’abord le règlement du passé. En décembre, Lombard Odier a annoncé sa participation au programme américain censé mettre un terme au différend qui oppose Washington aux établissements suisses soupçonnés d’avoir aidé des citoyens américains à se soustraire au fisc. La banque a ­indiqué avoir opté pour la catégorie 2, tout en «se réservant l’option de rejoindre la catégorie 3».

Aujourd’hui, l’associé Thierry Lombard se dit confiant. «Nous avons évolué et agi de la manière la plus prudente et la plus raisonnable qui soit», explique-t-il après avoir indiqué que la banque n’avait pas constitué de provision particulière pour ce dossier qui, espère-t-il, pourra «se régler dans les deux prochaines années».

A ses côtés, Frédéric Rochat, associé depuis janvier 2012, reconnaît que le dossier américain «a coûté du temps, de l’énergie et de l’argent [à la banque], notamment parce qu’il faut revenir sur chaque dossier et que rien ne peut être automatisé. Toutefois, poursuit-il, il représente pour nous davantage un risque opérationnel qu’un risque stratégique.»

Régulariser les clients

L’autre question qui agite la place financière suisse est celle de la régularisation des clients non déclarés, français en particulier. «Lorsqu’il existe des possibilités de régularisation raisonnables, il est de notre responsabilité d’encourager les clients concernés à le faire», explique Frédéric Rochat. S’il n’existe pas d’ultimatum pour le faire, des délais ont en revanche été prévus par Paris, précise-t-il. «Le gouvernement français a fixé une limite au 31 mai 2014, souligne l’associé de la banque. Un client français souhaitant se régulariser a besoin de deux mois pour déposer son dossier [à Bercy], il devra donc entamer ses démarches d’ici au 31 mars.»

Thierry Lombard, quant à lui, résume la situation comme ceci: «Notre responsabilité est de rendre notre clientèle consciente de deux choses: d’une part, que le monde change et, d’autre part, qu’il y a une nécessité de se réadapter à un nouvel environnement.» Concernant ceux qui s’y opposeraient, le banquier observe que «si un client nous donne des instructions claires et précises concernant un transfert de compte à compte de ses actifs, nous l’exécuterons.» Quand d’autres banques de la place ont bloqué les fonds de ceux qui refusaient de se déclarer.

Et Frédéric Rochat de préciser encore: «Nous n’avons pas le pouvoir juridique de refuser ça à un client. C’est tout l’enjeu des processus de régularisation: ils doivent être aussi raisonnables que possible, au risque de voir des actifs quitter notre pays pour des juridictions plus lointaines.»

Accéder au marché européen

Vient ensuite la question de l’avenir. A l’heure de la transparence fiscale et du changement de statut juridique, les associés de Lombard Odier se disent toujours très attachés à la place financière suisse. Et à leurs racines genevoises en particulier. Au cours des dernières années, la banque privée ne s’en est pas moins développée à l’international, notamment en Europe et en Asie.

Pour Frédéric Rochat, deux menaces planent aujourd’hui sur la place suisse. Et pourraient conduire certains établissements à se développer sous d’autres cieux. La première est de ne plus pouvoir compter sur un accès au marché européen. La deuxième, étroitement liée, est d’être soumis à une réglementation qui diffère de celles des deux grands concurrents de la Suisse au sein de l’Union européenne que sont Londres et le Luxembourg.

«Ce qui nous inquiète, c’est que les banques helvétiques ne puissent plus démarcher ou servir des clients européens depuis la Suisse, explique Frédéric Rochat. Si nous pouvons nous en accommoder en tant que banque [ndlr: Lombard Odier dispose de filiales tant à Londres qu’au Luxembourg], cela risque d’être beaucoup plus compliqué pour la Suisse en tant que place, non seulement en termes d’emplois, mais également en termes de recettes fiscales.»

Des inquiétudes ravivées encore par le oui du 9 février l’initiative «Contre l’immigration de masse». «Nous regrettons l’issue de ce vote même si nous la respectons, explique Thierry Lombard. Nous espérons que nos autorités seront capables de faire comprendre la nature de notre démocratie directe à nos amis européens. Nous espérons surtout que notre pays réussira à adapter de manière intelligente la réglementation issue de cette votation en se rappelant l’importance de l’étranger pour notre pays, hier, aujourd’hui et surtout demain.»

Pour Frédéric Rochat, il faut que les établissements financiers suisses soient soumis à une réglementation similaire à celle qui prévaut en Europe. Et qu’ils puissent le démontrer facilement à Bruxelles. «Nous sommes très attachés à la Suisse, mais si les conditions-cadres devaient se détériorer, et s’il devenait illégal pour nous de suivre nos clients européens depuis ici, il est évident que notre plateforme auxiliaire du Luxembourg prendrait une place beaucoup plus importante», prévient-il.

«Copier-coller» les normes

Des propos aussitôt corroborés par Thierry Lombard. «Il faut un copier-coller des normes standards qui nous permettent de pouvoir continuer à exercer ce métier depuis la Suisse», affirme ce dernier. Une exigence d’autant plus importante, selon lui, que les opportunités demeurent très importantes à l’heure actuelle. «Jamais il n’a été possible d’investir en Europe, en Afrique, en Asie et aux Amériques comme aujourd’hui, poursuit-il. Et jamais il n’y a eu autant de capitaux dans le monde à la recherche de bons conseils et de bons services.»

Si ces conditions sont remplies, les deux associés ne doutent pas que la Suisse puisse garder son rôle de grande place financière internationale, notamment en profitant de la croissance des marchés émergents. «Un entrepreneur latino-américain, asiatique ou moyen-oriental ne placera jamais toute son épargne dans une seule banque de son pays, observe Frédéric Rochat.

«Il pourrait craindre des changements de gouvernement, des nationalisations, des expropriations ou encore des dévalorisations monétaires significatives. A la Suisse donc de savoir rester compétitive face à cette nouvelle clientèle.»

***

LA BARRE DES 200 MILLIARDS A ETE FRANCHIE

Pour leur dernière année en tant que banquiers indéfiniment responsables, les associés de Lombard Odier se félicitent d’avoir réalisé un bon exercice. «Nos avoirs totaux ont augmenté de 10% pour atteindre 207 milliards de francs au 31 décembre 2013, contre 189 milliards un an auparavant», relève Thierry Lombard. Concernant la rentabilité de la banque privée genevoise, ce dernier se contente toutefois d’indiquer qu’elle est «en ligne avec [celle de] l’exercice précédent». Tout en précisant que le groupe a pu continuer de réaliser des provisions et des réserves pour son avenir. La compagnie financière a, par exemple, accumulé 250 millions de réserves au cours des 15 dernières années.

Pour davantage de détails, il faudra attendre le 30 juin 2014, date à partir de laquelle la banque devra publier, pour la première fois, ses résultats financiers. Seule précision apportée à ce stade: la hausse de la masse sous gestion est principalement le fait de la clientèle institutionnelle et privée à l’international. Une clientèle institutionnelle qui représente désormais un quart des avoirs gérés, soit environ 45 milliards de francs. «Cette évolution fait suite aux importants investissements que nous avons réalisés dans ce secteur, sous la houlette d’Hubert Keller, depuis six ou sept ans», se réjouit Thierry Lombard.

Une tendance de fond qui se reflète également au niveau des collaborateurs. S’il est demeuré relativement stable en 2013 – 2080 personnes aujourd’hui contre 2004 un an plus tôt – leur nombre a surtout augmenté au sein des activités institutionnelles de la banque, à Londres et à New York, ainsi qu’à travers le réseau de banque privée internationale en Europe et en Asie.

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