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Lombard Odier, la nouvelle donne

En Suisse, la société de personnes, «anachronique», a fait place à une société anonyme. Deux associés détaillent ce qui a changé, ou pas

Lombard Odier,la nouvelle donne

Banque En Suisse, la sociétéde personnes, «anachronique»,a fait place à une société anonyme

Deux associés détaillent ce quia changé, ou pas

C’était en 1998. Un épais livre à la couverture bleue, richement illustré de reproductions d’époque et de photographies des équipes alors aux commandes, s’intitulait «Nos deux cents premières années». Lombard Odier célébrait sa tradition de banquiers privés genevois, commencée le 1er messidor an VI, soit le 19 juin 1798.

L’aventure de la banque en société de personnes n’aura duré que quinze ans de plus. Depuis le 1er janvier de cette année, les activités bancaires en Suisse de Lombard Odier sont organisées sous la forme d’une société anonyme. C’en est fini de l’attachement maintes fois répété à ce statut de banquier privé indéfiniment responsable sur sa fortune personnelle. Pour la première fois, la banque détaille le fonctionnement de sa nouvelle structure, perçue dans les milieux financiers comme une révolution.

«Avons-nous tant changé, j’en doute», veut convaincre Thierry Lombard, qui sort d’une fourre un schéma de la structure de sa «maison». Pour l’exercice, le banquier s’est adjoint les services de Frédéric Rochat, qui incarne la nouvelle génération au collège des associés. «Nous sommes indéfiniment responsables dans la société en commandite par action (SCA)», qui détient la banque suisse (voir l’infographie en page 12). Entité qui représente deux tiers de l’activité de groupe et pour laquelle, «oui, nous ne sommes plus indéfiniment responsables. Toutefois, si un problème survenait, pensez-vous vraiment que nous voudrions, en tant qu’entrepreneurs, laisser tomber cette activité, qui porte aussi notre nom»?

«100% du capital nous appartient et est à risque, complète Frédéric Rochat. Nos intérêts sont alignés sur ceux de nos clients. Cet alignement s’est parfois distendu au sein de certains groupes internationaux. Lors de la crise financière, nous avons pu voir comment certaines castes de managers, qui n’étaient pas propriétaires de leur établissement, ont parfois conduit leurs sociétés à prendre des risques importants. Des situations qui ont coûté très cher aux actionnaires et, dans certains cas, aux clients.»

Mais revenons à l’organisation, avec un peu d’histoire. La rencontre se tient d’ailleurs dans le bureau avec vue sur la Corraterie de l’associé Jean Pastré, décédé en 2012, et transformé en un salon-musée à sa mémoire. Notre organisation «était devenue finalement un peu anachronique, concède Thierry Lombard. En 1796, c’était un tout petit établissement bancaire suisse, établi à Genève, n’ayant aucune succursale ni activité à l’étranger. Aujourd’hui, alors que nous nous sommes fortement internationalisés au cours des vingt dernières années, nous avons choisi de donner un véritable rôle de direction du groupe, de Konzernleitung , à notre société en commandite par action, en même temps que nous donnions à notre entité bancaire suisse le même statut qu’à nos autres activités opérationnelles à l’étranger».

Depuis 1998, la banque a aussi grandi par acquisition. En 2002, elle a avalé sa concurrente Darier Hentsch. Aujourd’hui, Lombard Odier emploie 2080 personnes, et a passé l’an dernier la barre des 200 milliards de francs sous gestion et administration, une taille encore inférieure à celle de Pictet (près de 400 milliards).

Annoncé en février 2013, de concert avec Pictet et suivi de peu par Mirabaud, l’abandon du statut de banquier privé se produit alors que la justice des Etats-Unis a fait tomber Wegelin, la plus vieille banque de Suisse, pour avoir aidé ses clients à échapper à leurs obligations fiscales. En France, le banquier François Reyl a été inculpé pour blanchiment de fraude fiscale.

La place est contrainte de passer à la transparence fiscale. La transformation des banquiers privés «fait beaucoup parler d’elle; on veut en connaître tous les détails», glisse un observateur de la place, qui se réjouit de la fin du secret qui entourait leurs affaires. Le banquier d’un établissement étranger ajoute: «Ils ne peuvent plus avancer leur responsabilité indéfinie, c’est clair. Et la fin du secret bancaire les contraint de revoir leur modèle d’affaires, voire à préparer une cession ou une cotation de la banque suisse, technique simple à présent, et encaisser ainsi une belle somme. Leur marque a une forte valeur.»

Entrer en bourse? Thierry Lombard sourit: «Non; nous n’en avons pas besoin. Et comment avoir un dialogue à long terme avec des actionnaires qui attendent des résultats trimestriels?»

Quant à la protection supplémentaire offerte par la nouvelle structure, Frédéric Rochat conteste la rechercher: «Auparavant, nous étions déjà pleinement associés au capital, à la marche des affaires et au suivi régulier de nos clients. Rien ne change.» En outre, ajoute-t-il, «si nous avions véritablement voulu nous protéger, nous aurions créé une SA pour le holding, et d’une certaine manière, nous aurions cherché à nous désengager du capital. Cela n’a jamais été le moteur de notre réflexion».

Les deux banquiers enchaînent pour rappeler la sécurité financière de leur maison. «Notre ratio de capitalisation est supérieur à 20%, bien au-dessus des 7,5% minimum de la Finma [le gendarme de la finance], ce qui fait de nous l’une des banques parmi les plus capitalisées en Europe», détaille Frédéric Rochat. Autre argument: «Ce capital est placé de manière extrêmement prudente en titres auprès de la Banque nationale suisse, liquidables en 24 heures si nécessaire. Les dépôts de nos clients ne financent pas de prêt commercial, pas d’hypothèque.» Les fonds propres se montent à 667 millions de francs pour la banque suisse, à 1,1 milliard au total pour le groupe.

La solidité est une chose, la compétitivité une autre, raille un gérant de fortune à Genève, qui, pour ses clients, a récemment comparé les prix de banques privées, dont Lombard Odier: «Leurs frais s’adaptent à la nouvelle donne, mais ils ont encore du chemin à faire pour être compétitifs. A voir jusqu’à quand leurs clients vont accepter de payer ce premium, sans le secret fiscal.»

Thierry Lombard se défend. Il reconnaît qu’aujourd’hui, «acheter l’action Nestlé, c’est simple et pas cher. Mais au bout du compte, écouter votre client, comprendre ce dont il a besoin, une bonne idée d’investissement à long terme et de la confiance cela coûte un peu plus cher». Raison pour laquelle «nous avons comme objectif d’être l’Hermès de la banque privée, ajoute-t-il. Vous n’allez pas négocier nécessairement le prix de votre cravate ou foulard si vous avez un produit de haute qualité. Oui, il y a une pression sur les marges, oui, il y a une nécessité d’être plus efficaces sur le plan technologique, sur le service, afin d’avoir un premium sur l’exercice de notre métier. Nous sommes convaincus que certains clients seront toujours à la recherche d’un véritable service à haute valeur ajoutée».

A Genève, Bordier, Gonet et Mourgue d’Algue, trois banques au moins 20 fois plus petites en termes de masse sous gestion, ont pour le moment conservé leur statut de banquier privé. La Finma n’a pas demandé à Lombard Odier et Pictet d’y renoncer. L’autorité de surveillance n’en a pas le pouvoir. Elle ne commente pas ce changement, alors que Thierry Lombard explique combien «la force de ­travailler et de communiquer ­ensemble des deux grands banquiers privés de Genève nous a beaucoup aidés, auprès des autorités et de nos clients». Pour ces derniers, et les collaborateurs, «l’évolution n’a eu aucun impact, assure Frédéric Rochat. Cela n’a rien à voir avec une fusion ou une acquisition. Il s’agissait uniquement d’une évolution de nature juridique.»

La fin de «certains privilèges»

Par contre, la Finma a mis fin à «certains privilèges accordés aux banquiers privés», indique son porte-parole. Ils devront en particulier publier leurs comptes.

Autre exigence du gendarme de la finance: au moins un tiers d’administrateurs indépendants pour la banque suisse. «Nous avons choisi d’avoir une majorité d’indépendants, sans voix prépondérante pour le président», expose Frédéric Rochat, allusion aux proportions de 50% chez Mirabaud et de 40% chez Pictet. ­Majoritaires chez Lombard Odier, donc, mais face aux seuls pro­priétaires. Thierry Lombard voit ces nouveaux venus comme étant «entre deux mondes: celui de la direction d’activité bancaire avec quatre associés, et celui de la direction stratégique du groupe. Nous avons défini trois domaines dans lesquels nous voulions avoir des compétences pour nous dé­velopper: juridique (Professeur Henry Peter), bancaire (Alexandre Zeller, qui a une expérience de toutes les difficultés de ce monde, qu’il a gérées de manière exemplaire), ouverture sur le monde et compétence du changement dans une autre profession (Henri Vanni, ex-directeur général de McKinsey en Suisse et vice-président de Novartis).»

Imposition différente

Le collège des associés-gérants, propriétaires du groupe, accueillera au 1er avril un neuvième membre, un ancien de Deutsche Bank, Hugo Bänziger. Ce collège attribue les responsabilités selon les «étapes de carrière de chacun d’entre nous, observe Frédéric Rochat. Certains assument un rôle de supervision des activités opé­rationnelles et de suivi de nos grandes fonctions de contrôle (risque, finance, conformité, etc.); d’autres assument des responsabilités opérationnelles en direct et la conduite de nos activités au quotidien.»

Un autre sujet fait parler de lui: les conséquences fiscales du ­changement de statut, certains imaginant des pertes substan­tielles pour les autorités. La réponse était toute prête: à Genève, détaille Thierry Lombard, «nous avions la chance d’avoir pour président du Conseil d’Etat le responsable des Finances [David Hiler]. Nous sommes donc allés le voir à ce double titre pour étudier la situation. En fin de compte, il n’y aura pas de changement particulier. Avant, l’imposition s’effectuait uniquement au niveau de la société de personnes. A présent, elle s’effectue à différents niveaux, avec des taux différents, mais au total, l’effet fiscal est neutre.»

«En fin de compte, l’effet fiscal [de cette transformation]sera neutre»

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