Les investissements directs chinois en Europe ont crû de façon spectaculaire ces dix dernières années, passant de 700 millions d’euros en 2008 à 37,3 milliards d’euros en 2016, selon le think tank Merics. En 2018 et 2019, ils ont légèrement reculé – car le gouvernement chinois a introduit des mesures pour limiter les sorties de capitaux et les acquisitions à but purement spéculatif – mais la pandémie de Covid-19, qui a fragilisé de nombreux secteurs de l’économie européenne, pourrait leur redonner de l’élan.

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Jusqu’ici, nous ne possédions toutefois qu’une vue partielle du contenu de ces transactions. Une lacune à laquelle la société d’analyse de data néerlandaise Datenna vient de remédier en publiant le premier recensement complet des investissements chinois en Europe. Elle en a identifié plus de 650 entre 2010 et 2020. Parmi ceux-ci, 36 se sont déroulés en Suisse, dont une douzaine qui n’ont jamais été rapportés dans la presse helvétique.

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Matières premières et santé

Cela place le pays en septième position derrière l’Allemagne, le Royaume-Uni, la France, l’Italie, les Pays-Bas et la Suède. Sur les 36 acquisitions identifiées en Suisse, 19 ont été effectuées par des groupes appartenant en tout ou en partie au gouvernement chinois, soit 53% du total, a découvert Datenna. Cette présence étatique est particulièrement marquée dans le domaine du négoce de matières premières, avec le rachat ou l’acquisition de parts dans les sociétés helvétiques Mercuria, Silk Road Commodities, Duferco et Glencore HG Storage International par les conglomérats chinois ChemChina, China Molybdenum, Hebei Steel et HNA.

Des groupes étatiques chinois ont également placé leurs billes dans le domaine de la santé, en reprenant le spécialiste de la réhabilitation Hocoma et le fabricant de valves cardiaques NVT, ainsi que dans celui de l’immobilier, avec l’acquisition des fribourgeois Bleu Indim et Granite Capital. Sans oublier le rachat du géant de l’agrochimie Syngenta par ChemChina en 2016 pour 43,8 milliards de francs, la transaction la plus importante recensée par Datenna.

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Transactions opaques

«La présence de groupes étatiques inquiète car elle permet à Pékin d’accéder à des secteurs stratégiques comme la santé, l’énergie ou les télécommunications, mettant en péril la sécurité nationale», note Liisi Karindi, une experte des chaînes d’approvisionnement chinoises. Ces transactions sont aussi opaques. «L’implication de l’Etat chinois est parfois dissimulée derrière un réseau complexe de sociétés écrans enregistrées en Chine ou dans des centres offshore comme les îles Vierges britanniques», note Jaap van Etten, le directeur général de Datenna.

Le zurichois Clean Technology Universe, qui produit de l’énergie à partir des déchets, a ainsi été racheté en 2015 par le groupe privé Shanghai Mechanical & Electrical Industry. Or, celui-ci appartient au gouvernement de la ville de Shanghai et à l’Etat central chinois, par le truchement d’une série de sociétés de holding, selon Datenna. Contacté, Clean Technology Universe ne nous a pas répondu.

De même, le groupe HNA, qui a acquis ou pris des parts dans cinq sociétés en Suisse, dont les groupes SR Technics et Gategroup issus de la faillite de Swissair et le géant du duty free Dufry, appartient en partie à une mystérieuse fondation charitable avec des antennes à New York et en Chine, dont les ramifications mèneraient jusqu’au sommet de l’Etat chinois.

Menaces pour la propriété intellectuelle

Même là où l’acheteur chinois n’est pas affilié au gouvernement, il y a un risque de transfert de technologie forcé et d’atteinte à la propriété intellectuelle. «Certaines acquisitions ont pour objectif d’acquérir les technologies de pointe dont la Chine a besoin pour renforcer son propre terreau industriel et surpasser les pays occidentaux», souligne Jaap van Etten.

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Il cite le cas du fabricant genevois de moteurs pour drones Mistral Engines, racheté en 2014 par Guangdong Yilipu Electric, un fabricant d’autocuiseurs à riz et de bouilloires. La même année, la firme cotée à la bourse de Shenzhen reprenait aussi les actifs techniques et les prototypes de l’hélicoptère allemand SkyTrac/Skyrider, puis changeait de nom en 2015 pour devenir DEA General Aviation.

«Cette double acquisition lui a permis de mettre la main sur le savoir-faire nécessaire pour produire des drones à hélices, qui pourraient être déployés dans des contextes militaires», explique Jaap van Etten. Une évolution qui interpelle, sachant que les drones font partie de l’arsenal de surveillance de l’Etat chinois, notamment au Xinjiang. Contacté, Mistral Engines n’a pas souhaité s’exprimer.

D’autres transactions répertoriées par Datenna impliquent des sociétés suisses ayant développé des technologies de pointe dans des domaines clés de la nouvelle économie. C’est le cas du fabricant d’implants vertébraux Pina, du producteur de bornes de recharge pour véhicules électriques Green Motion, du spécialiste de l’internet des objets Sdataway ou de la société d’investissement Chain Capital, experte de la blockchain.

Risques financiers

Dans certains cas, le risque peut aussi être financier. Swissmetal l’a appris à ses dépens lorsque le directeur général de son propriétaire chinois, Baoshida, a détourné un emprunt de 15 millions d’euros qui lui était destiné, poussant le groupe bernois au bord de la faillite.

Le groupe Dalian Wanda, qui s’était livré à une vague de rachats entre 2015 et 2017, faisant notamment tomber dans son escarcelle les suisses Infront Sports & Media, Propaganda GEM et Swiss Epic, s’est pour sa part fait brutalement couper ses lignes de crédit internationales par Pékin en juillet 2017, l’obligeant à se défaire d’une partie de ses acquisitions. Lourdement endetté, HNA a lui aussi dû revendre ses parts dans Dufry, Gategroup et SR Technics.

Pour éviter ce genre de déconvenues, l’Europe est en train de renforcer ses défenses. Le 11 octobre, une nouvelle réglementation est entrée en vigueur dans l’Union européenne (UE) qui oblige les Etats membres à scruter les investissements étrangers et à refuser ceux qui mettent en danger «la sécurité ou l’ordre public dans l’UE». En Suisse, le Conseil fédéral concocte une base juridique pour le contrôle des investissements étrangers, suite à l’adoption en mars par le parlement d’une motion du conseiller aux Etats (PDC/VS) Beat Rieder.