Le démon du commerce est de retour: le protectionnisme. A un point tel qu’il risque de compromettre la reprise. C’est en substance le message que Pascal Lamy, directeur de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), tient à transmettre au Sommet du G20 qui se réunit le 2 avril à Londres.

Après avoir publié en janvier un rapport recensant les diverses mesures prises par les Etats pour protéger leurs intérêts nationaux, en violation des engagements internationaux, l’OMC s’apprête à diffuser un deuxième rapport ces tout prochains jours. Selon nos informations, il est encore plus alarmant. Les avertissements n’ont pas été pris au sérieux. Les pays du G20, qui représentent 85% du commerce mondial, ont presque tous pris des mesures protectionnistes ces derniers mois. La Banque mondiale en a recensé 41 entre octobre et février, en contradiction des engagements pris en novembre.

La publication du premier rapport de l’OMC en janvier a fait grincer des dents. Pour de nombreux pays, Pascal Lamy n’avait pas le mandat de les accuser sur la place publique, alors même qu’au Forum économique mondial de Davos, plusieurs Etats lui avaient confié cette tâche. Selon un diplomate, certains pays auraient joué aux délateurs auprès de l’OMC. D’autres membres ont contesté le fait d’être inclus sur la liste, estimant qu’ils n’ont pas enfreint les règles établies de libre-échange.

Inquiétudes

L’inquiétude de Pascal Lamy s’explique par le déclin du commerce mondial. Selon des estimations rendues publiques cette semaine, le volume devrait baisser de 9% en 2009. Il s’agit de la plus grosse contraction depuis la Seconde Guerre mondiale et elle sera particulièrement marquée dans les pays développés, avec un recul de 10% de leurs exportations, contre 2 à 3% pour les pays en développement.

La tendance à la baisse s’est dessinée dès 2008. Les exportations mondiales n’ont alors augmenté que de 2%, contre 8,5% en 2006 et 6% en 2007. Celles de 27 pays de l’Union européenne ont souffert le plus: la croissance a été nulle en 2008, contre 3,5% en 2007 et 7,5% en 2006. Les exportations américaines ont connu une croissance de 5,5%, contre 10,5% en 2006 et 7% en 2007. L’an dernier, la plus forte croissance a été celle de la Chine, à 8,5%, contre 19,5% l’année précédente.

L’OMC ne met pas la contraction du commerce mondial uniquement sur le dos du protectionnisme. Du reste, certaines mesures ne violent pas les règles existantes qui tolèrent une protection dans certains cas. Par contre, elle craint qu’à l’avenir les nouveaux obstacles au commerce aggravent une situation déjà mauvaise liée à la récession et à la baisse de la demande mondiale de marchandises et de services.

L’ONU est également inquiète. Dans un message envoyé mercredi au G20, son secrétaire général Ban Ki-moon réclame 1000 milliards de dollars pour aider les pays en développement à faire face à la crise, plaide contre le nouveau protectionnisme et appelle les membres de l’OMC à conclure les négociations de Doha. A Genève, le Centre du commerce international (CCI), qui promeut les exportations des pays les moins avancés, lance un appel dans le même sens. La directrice Patricia R. Francis a réclamé hier une aide urgente pour les petites et moyennes entreprises en manque de liquidités.

Le plus grand danger

Du côté de la société civile, Jean-Pierre Lehman, professeur à l’IMD à Lausanne et directeur d’Evian Group, un centre de réflexion, fait actuellement signer une pétition contre le protectionnisme, qui sera remise au G20. Selon lui, la résurgence de ce phénomène représente le plus grand danger au monde. «La crise financière, la montée du chômage et la guerre commerciale avaient conduit aux grands cataclysmes des années trente, tient-il à rappeler. Avec la clause «Acheter américain», le Congrès espère sauver un millier d’emplois. Mais il oublie que les partenaires commerciaux prendront des mesures de rétorsion, qui feront perdre, comme l’a démontré une étude, 75 000 emplois aux Etats-Unis.», explique Jean-Pierre Lehmann.