A Londres, l’argent russe n’est pas toujours propre

Blanchiment Les oligarques déversent leurs milliards sur la capitale britannique, sans que l’originedes fonds soit claire

Le gouvernement de David Cameron refuse pourtanttoute sanction

Quand l’ancien président ukrainien Viktor Ianoukovitch a pris la fuite fin février, lui ou ses acolytes ont tenté de se débarrasser, dans l’urgence, de milliers de documents. En les jetant dans la rivière près de sa gigantesque et luxueuse résidence. Pas de chance pour eux: des militants les ont repêchés, séchés et analysés. Une conclusion parmi tant d’autres: au moins jusqu’en septembre dernier, la résidence appartenait juridiquement à une entreprise britannique pour un tiers, et à une banque autrichienne pour deux tiers.

Le montage, mis au jour par le Centre d’action ukrainienne anticorruption, et relayée par l’association Global Witness, illustre les pratiques courantes du blanchiment d’argent. Quelques mois avant que Viktor Ianoukovitch ne devienne président (il était premier ministre), la datcha a été acquise par une entreprise intitulée MedInvestTraid, qui l’a immédiatement revendue à une autre, au nom de Tantalit. Cette dernière a reçu l’autorisation de louer 129 hectares de terrains municipaux à un prix cassé.

Le propriétaire de Tantalit? Une entreprise autrichienne, Euro East Beteiligungs, possédée à 35% par Blythe (Europe), une structure juridique britannique vide, elle-même possédée à 100% par un trust établi au Liechtenstein, dont le bénéficiaire ultime n’est pas connu. Quant au 65% restant, ils sont au nom de la banque autrichienne Euro Invest Bank.

Au cœur de ce réseau se trouve un homme, autrichien, dont le nom apparaît sur de nombreux montages liés à l’ancien président ukrainien. Eduqué à Zurich, cet ancien d’UBS, de Barclays Wealth et de la société juridique suisse Geneva Group International, se vante sur sa page LinkedIn de posséder Compaserve SE, une entreprise spécialisée dans la création de structures juridiques opaques, notamment les trusts.

La résidence de Viktor Ianoukovitch illustre le réseau que suit l’argent de nombreux oligarques de Russie et des pays voisins. A en croire les militants anti-blanchiment d’argent, la ville au cœur de ces montages juridiques est Londres. «Beaucoup d’oligarques amènent à Londres de vastes quantités d’argent et utilisent cette ville comme base pour gérer leur fortune personnelle», accuse John Christensen, directeur de l’association Tax Justice Network. Selon lui, une large partie de ces sommes représente du blanchiment illégal. Un banquier d’affaires londonien, spécialisé dans les affaires russes, confirme à demi-mot: «Beaucoup des activités russes sont légitimes, et le blanchiment ne se fait pas nécessairement à Londres, parce que c’est trop visible, mais c’est effectivement là que se trouvent les avocats, les juristes, et les conseillers nécessaires.»

Impossible de quantifier précisément le phénomène, puisqu’il s’agit d’argent illégal. Mais la banque centrale russe elle-même estime que les deux tiers des capitaux qui sortent du pays sont issus d’activités illicites. Selon Tax Justice Network, la fuite des capitaux de Russie, en trente ans, s’élève à 798 milliards de dollars.

Autre indice: les principaux investissements étrangers en Russie viennent de Chypre, des îles Vierges britanniques, des Bermudes et des Pays-Bas (via les Antilles néerlandaises). Tous sont des paradis fiscaux, et plusieurs dépendent directement de Londres. «En grande partie, c’est de l’argent blanchi qui revient en Russie par ce chemin», accuse Ben Judah, auteur d’un livre sur Vladimir Poutine*, et par ailleurs membre du European Stability Initiative, un centre d’études sur l’Europe du Sud-Est.

Même les oligarques s’accusent entre eux. Alexander Lebedev, qui a fait fortune dans la finance russe et possède les quotidiens britanniques Evening Standard et The Independent , a publié le 26 février une tribune dans le New York Times . Il y cite notamment comme «vivant de [ses] crimes» Andreï Borodin, ancien patron de la Banque de Moscou, installé au Royaume-Uni. Ce dernier rejette toute accusation de corruption.

Selon Ben Judah, l’argent russe influence désormais le pouvoir britannique. Il souligne que les oligarques se sont particulièrement bien intégrés à la haute société anglaise. Ils occupent, notamment, des bâtiments comme une partie du One Hyde Park, parmi les plus chers et luxueux de la capitale britannique. Ils mettent aussi leurs enfants dans les écoles privées les plus chères. On compte actuellement 2150 enfants russes dans les pensionnats les plus chics, soit des frais de scolarité d’environ 90 millions de francs par an. «L’élite britannique a une mentalité de hedge fund, observe le chercheur, qui peut prendre des accents d’activiste. Elle ne produit rien elle-même, mais elle vit d’une rente qu’elle prend sur l’argent étranger, notamment de Russie.»

Pas question, dans ces conditions, de prendre des sanctions contre Vladimir Poutine, qui affaibliraient la City. Lundi 3 mars, Hugh Powell, conseiller à la Sécurité nationale, l’a révélé involontairement. Quand ce haut fonctionnaire s’est rendu chez le premier ministre britannique, il tenait sous le bras son mémo, qui a été photographié en gros plan au téléobjectif, révélant son contenu. Il y était notamment écrit que le Royaume-Uni ne devait pas «fermer le centre financier de Londres aux Russes». Une approche qui exaspère Ben Judah: «Tant que le Royaume-Uni continue à blanchir de l’argent, il demeure un partenaire de la Russie.»

* Fragile Empire, Yale University Press, 2013.

«Tant que le Royaume-Uni continue à blanchir de l’argent, il demeure un partenaire de la Russie»