A en croire le nombre de lois récemment adoptées en Suisse, aux Etats-Unis et dans l'Union européenne, la lutte contre le blanchiment d'argent est soudain devenue une priorité en Occident. «Suite aux attentats du 11 septembre, il y a une approche beaucoup plus stricte», reconnaît Timon Molloy, rédacteur en chef de la revue anglaise spécialisée Money Laundering Bulletin. Avant d'ajouter, immédiatement: «Mais il n'y a pas suffisamment de policiers.»

Timon Molloy et l'avocat d'affaires Monty Raphael ont tiré la sonnette d'alarme lors d'une conférence de presse à Londres hier. Selon eux, le constat est simple: les nouvelles lois ne servent à rien si les forces de l'ordre n'ont pas les moyens de les appliquer. Ainsi, au Royaume-Uni, il n'existe que 1500 enquêteurs financiers, dont 1100 sont officiers de police, auxquels il faut ajouter 550 policiers en charge des fraudes. Cela serait à peine suffisant s'ils étaient bien coordonnés et s'ils se consacraient entièrement à leur tâche. Mais ils sont au contraire dispersés à travers les différentes entités de police du pays et l'essentiel de leur travail n'est pas de poursuivre les crimes des «cols blancs», mais de collaborer à d'autres enquêtes policières, par exemple en suivant les débits d'une carte bancaire d'un meurtrier. Pire encore: certaines régions, comme l'East Midlands, n'ont aucun officier chargé des fraudes financières. Au total, les enquêteurs n'arrivent donc pas à traiter le quart des rapports sur des activités financières suspectes.

Une tâche gigantesque

De plus, depuis l'introduction d'une nouvelle loi sur le blanchiment d'argent, qui est entrée en vigueur en février, leur tâche va devenir gigantesque. Désormais, toute personne qui travaille dans l'audit financier et qui ne rapporte pas une possible fraude est elle-même coupable de négligence. Plaider la bonne foi et affirmer qu'elle ne se doutait de rien n'est plus une défense suffisante. En conséquence, le nombre de rapports auprès de la branche des crimes économiques a fortement augmenté: de 4500 par mois l'année dernière à 7000 cette année, submergeant un peu plus les policiers. «Peut-être que la plus dure des lois ne sera finalement que bruit et furie», conclut amèrement Timon Molloy.

Ce constat est confirmé par Transparency International, une organisation indépendante de lutte contre la corruption. Selon un rapport publié en juin, seuls 175 cas de blanchiment d'argent sont passés devant les tribunaux en 2001, et 75 d'entre eux ont mené à des condamnations. D'après l'organisation, l'un des problèmes vient des statistiques de la police. En effet, un cas de fraude financière compte autant qu'un cas de vol de téléphone portable. Les résultats en fin d'année ne sont pas spectaculaires, et donc politiquement peu intéressants, bien que les sommes en jeu soient nettement supérieures.

«La police a tendance à se concentrer sur les crimes physiques, confirme Timon Molloy. Il est donc urgent de former plus de brigades spécialisées dans le blanchiment d'argent», affirme-t-il. Mais au-delà des forces de l'ordre, il faut également adopter une autre approche, ajoute l'avocat d'affaires Monty Raphael: «La principale arme ne sera pas la poursuite judiciaire. Ce sera la pression sociale.» Selon lui, si les entreprises tremblent à l'idée de voir leur nom tremper dans des affaires louches, elles auront tendance à faire le ménage par elles-mêmes. Ce qui ne signifie pas pour autant qu'il faille délaisser les policiers. Au contraire, ajoute-t-il, il faut appliquer les lois et mener les infractions jusqu'au tribunal, «parce qu'il faut conserver un facteur de peur».