Immobilier

Londres, paradis du blanchiment de l’argent sale nigérian

Dans la capitale britannique, l’immobilier de luxe sert de lessiveuse mondiale à l’argent sale. Après avoir commencé à sévir, le gouvernement britannique semble faire marche arrière

Le car rempli de passagers tente péniblement de se frayer un passage dans les petites rues de Londres. A l’avant, le guide parle dans le micro, attirant l’attention sur le bâtiment qui s’approche sur la droite. «On arrive maintenant à hauteur de Park View, avec son splendide penthouse et sa vue plongeante sur Regent’s Park.»

Cette récente visite n’avait rien de touristique. Organisée par une coalition d’associations anti-blanchiment d’argent (ClampK, Transparency International, Global Witness…), baptisée «Kleptotour», elle réunissait activistes et journalistes. Objectif: visiter les villas et appartements luxueux issus de l’argent de la corruption internationale. Les militants ont trouvé ce moyen original d’attirer l’attention sur le rôle de Londres comme grande lessiveuse mondiale. Après s’être consacrés aux oligarques il y a dix-huit mois, ils se concentrent cette fois-ci sur le Nigeria.

Bienvenue chez «Madam D.»

Au cœur du très chic quartier de Sloane Square se trouve ainsi un splendide hôtel particulier possédé par l’actuel président du sénat nigérian, Bukola Saraki, dont le nom est apparu dans les Panama Papers. A proximité, la fondation du vice-président du sénat, Ike Ekweremadu, est propriétaire d’un bel appartement.

Dans ce jeu de Monopoly, Diezani Alison-Madueke tient une place à part. C’est à l’ancienne ministre nigériane du Pétrole de 2010 à 2015 que le fameux penthouse de Park View appartient. Celle-ci possède ou a possédé trois propriétés en bordure de Regent’s Park. Une quatrième villa dans le Buckinghamshire, en grande banlieue ouest de Londres, vient compléter le tableau de chasse. Prix total lors de ses achats immobiliers en 2011: 11,5 millions de livres (15 millions de francs), selon les accusations du Ministère de la justice américain (DoJ), qui a lancé en juillet une demande de saisie de ces biens.

«Madam D.» ou «the Madam», comme l’appelle le personnel de maison, semble avoir le goût de la décoration. Dans chacune de ses propriétés londoniennes, elle a commandé de grands travaux: installation d’un ascenseur, réfection complète de la cuisine, meubles et peintures achetés aux Etats-Unis, commande de machine d’exercices à plus de 10 000 francs pièce…

Trou béant

D’après les accusations américaines, la vie luxueuse de l’ancienne ministre du Pétrole était directement financée par les pots-de-vin versés par deux hommes d’affaires nigérians, Kolawole Akanni Aluko et Olajide Omokore, en échange de licences pour exploiter des gisements d’hydrocarbures dans les eaux du Nigeria.

Diezani Alison-Madueke fait maintenant l’objet de procédures judiciaires au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, ce qui explique que ces propriétés soient désormais identifiées. Mais l’immense majorité de l’argent de la corruption qui arrive jusqu’à Londres est par définition cachée.

Ces dernières années, les lois contre le blanchiment d’argent se sont durcies, notamment au niveau des banques, qui sont désormais forcées de procéder à des vérifications sur leurs clients. Mais il reste un trou béant avec l’immobilier.

Actuellement, 44 000 propriétés à Londres sont possédées par des sociétés étrangères, à 91% enregistrées dans des paradis fiscaux. Impossible de connaître leur propriétaire réel. Une enquête de Transparency International et Thomson Reuters l’an dernier a cependant réussi à prouver qu’au moins un millier de ces logements appartenaient à des «personnes exposées politiquement». «Mais on pense que ce n’est que le sommet de l’iceberg», affirme Rachel Davies, de Transparency International.

«Confiscation pour richesse inexpliquée»

En 2015, David Cameron, alors premier ministre britannique, a donné un coup de pied dans la fourmilière, promettant que le Royaume-Uni ne servirait plus de «refuge à l’argent de la corruption». Il a créé un nouvel outil juridique, «la confiscation pour richesse inexpliquée» («unexplained wealth order»). Celui-ci permet à un juge de geler un actif si son propriétaire n’arrive pas à justifier la provenance de l’argent. Plus besoin aux procureurs de prouver la corruption, il suffit de démontrer que l’écart entre valeur du bien et les revenus de la personne est trop élevé.

Depuis quelques mois pourtant, l’élan réformiste semble avoir été brisé. La deuxième grande promesse de David Cameron était de créer un registre des propriétaires immobiliers étrangers – il en existe déjà un pour les résidents au Royaume-Uni. Avec cet outil, se cacher derrière une société offshore ne devrait plus être possible.

En avril, le gouvernement britannique a publié un projet allant dans ce sens. «La consultation avançait bien, on était d’accord sur tous les grands sujets», raconte Roman Borisovich, de l’association ClampK. Mais depuis mai, plus de nouvelles. Les militants craignent que le projet ne soit enterré.

«Avec le Brexit, le gouvernement veut peut-être conserver un plan de secours, avec la possibilité de se transformer en refuge offshore si les négociations tournent mal», s’interroge Roman Borisovich. Le Ministère britannique de l’industrie, chargé du projet de loi, réplique que la consultation «poursuit son cours» et que ses résultats seront publiés en temps voulu.

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