Comme beaucoup de négociants en pétrole, Ben Pollner préfère travailler dans la discrétion. Cet Américain longiligne, amateur de golf et de cigarettes, possède à Genève un bureau tranquille dans un immeuble en pierre de taille qui donne sur le lac. Mais les médias américains parlent beaucoup de lui en ce moment: Ben Pollner et sa société suisse, Taurus, sont dans le collimateur d'enquêteurs de l'ONU qui veulent savoir s'ils ont versé des dessous-de-table en échange de contrats pétroliers octroyés par l'Irak de Saddam Hussein.

Selon nos informations, Taurus a acheté du pétrole irakien pour au moins 2,4 milliards de dollars à deux sociétés du Liechtenstein, Alcon et Fenar, entre 2000 et 2003. Ces transactions sont intervenues dans le cadre du programme «Pétrole contre nourriture» de l'ONU, qui permettait à l'Irak de vendre son or noir en échange de biens importés. Dès l'an 2000, Saddam Hussein a imposé à tous les acheteurs de brut irakien le paiement d'une «surcharge» qui devait être versée directement à son gouvernement, en violation de l'embargo imposé à l'Irak après la première guerre du Golfe. Les autorités américaines estiment que l'ancien régime irakien a ainsi empoché des dessous-de-table se montant en milliards de dollars.

Cette semaine, les autorités du Liechtenstein ont promis leur aide à la commission créée par l'ONU en avril dernier pour enquêter sur les irrégularités du programme «Pétrole contre nourriture». Comme l'a appris Le Temps, la Principauté lui a déjà remis des informations sur les liens tissés par Taurus avec l'Irak, via les sociétés-écran Alcon et Fenar. Les experts du marché pétrolier sont unanimes: ces contrats n'auraient jamais pu être conclus sans le versement des «surcharges» illicites exigées par Saddam Hussein. «C'est juste, il y a un problème avec ces transactions», confie une personne qui connaît bien les travaux de la commission de l'ONU. Reste à savoir qui a versé les «surcharges», et quel était leur montant.

Surpris par la chaîne de télévision américaine ABC sur un parcours de golf, Ben Pollner assurait il y a quelques jours n'avoir versé aucun pot-de-vin à l'Irak. Un responsable de Taurus a expliqué au Temps que la société ne peut pas faire de commentaire sur ses relations avec ses clients. Une source proche de Taurus ajoute cependant qu'une «prime» a été payée aux intermédiaires utilisés pour ce contrat, Alcon et Fenar. «Nous ignorons ce qu'ils ont fait avec cet argent», précise cet interlocuteur.

Pour 3,5 milliards de brut

Selon deux sources qui ont examiné ces transactions, les fonds sont passés par la banque genevoise UEB (United European Bank), autrefois spécialisée dans les opérations pétrolières. Cet établissement, aujourd'hui actif dans la banque privée, est devenu une filiale du groupe BNP Paribas. «Nous ne pouvons pas commenter ce cas particulier, explique Michèle Sicard, porte-parole. Mais nous coopérons avec la commission [de l'ONU] dans le respect de la réglementation.»

Jeudi, à Berne, le Secrétariat d'Etat à l'économie (Seco) a annoncé que la Suisse travaillerait avec les enquêteurs onusiens pour «faire toute la lumière sur les soupçons d'irrégularités commises dans le cadre du programme «Pétrole contre nourriture». Un communiqué du Seco précise que «la commission [de l'ONU] souhaite notamment savoir si des pots-de-vin ont été versés à l'ancien gouvernement irakien lors de l'achat de pétrole […]. Selon la commission, des négociants en pétrole brut établis en Suisse auraient acheté du pétrole irakien pour une valeur de 3,5 milliards de dollars […]. En outre, des négociants étrangers en pétrole brut auraient financé l'achat de quantités importantes de pétrole irakien par le truchement de banques situées en Suisse.»

Différents connaisseurs relèvent l'hypocrisie générale qui entourait le programme «Pétrole contre nourriture». Dès l'an 2000, les opérateurs pétroliers savaient que les «surcharges» étaient indispensables à l'obtention de contrats en Irak. L'ONU était au courant et s'est contentée de simples mises en garde. Les membres du Conseil de sécurité (Chine, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Russie) connaissaient l'existence des versements illicites, mais n'ont rien entrepris pour y mettre fin. «Ce système, commente un initié, était fait pour la corruption.»