Le 17 septembre dernier, c’est le choc. Après plusieurs mois d’attente, le monde des télécoms suisse découvre enfin le rapport du Conseil fédéral sur le sujet. Son «Evaluation du marché des télécommunications» suscite immédiatement une vague de consternation sans précédent. «La déception était forte, se souvient Francis Cobbi, codirecteur de l’opérateur VTX. Les 200 premières pages du rapport sont très bien rédigées, les arguments sont intelligents. Le Conseil fédéral cite toute une série d’analyses démontrant que la concurrence ne fonctionne pas. Il préconise de donner davantage de pouvoir au régulateur pour qu’il puisse agir plus tôt. Il explique que le marché de la fibre optique risque d’être archi-dominé par Swisscom. Et arrivé à la conclusion… on lit qu’il ne faut surtout pas modifier la loi sur les télécoms. C’est totalement surréaliste.»

Francis Cobbi n’est pas le seul à avoir été effaré par la différence entre l’analyse et les conclusions. «L’analyse montre qu’il faut agir, la conclusion dit exactement le contraire, analyse Matthias Finger, professeur de management des industries de réseau à l’EPFL. Le Conseil fédéral affirme que changer la loi sur les télécoms créerait un trop grand risque d’incertitude. C’est totalement absurde.»

«Swisscom a fait pression»

Que s’est-il passé? Pourquoi les conclusions vont-elles totalement dans le sens de Swisscom? «L’opérateur a fait pression pour que la fin du document soit modifiée, c’est évident, affirme Marc Furrer, président de la Commission fédérale de la communication. En plus, Swisscom n’a pas besoin de craindre pareillement une révision de la loi, sa position est si forte.»

Que répond Swisscom? «Nous ne sommes pas intervenus directement auprès du Conseil fédéral pour modifier ce rapport, affirme Christian Petit, responsable de la clientèle privée. Mais il est clair que nous avons des personnes chargées de lobbying au Palais fédéral et qui défendent en permanence nos intérêts auprès des ­parlementaires et de l’administration. Les autres opérateurs font de même, nous respectons les règles du jeu.»

Au sein de l’opérateur, le responsable du lobbying est Stefan Kilchenmann, chef «Public Affairs» chez Swisscom. Kathrin Amacker, responsable de la communication d’entreprise depuis septembre 2010, est aussi très importante pour Swisscom à Berne. Avant de rejoindre l’opérateur, cette Bâloise était conseillère nationale PDC.

Matthias Finger avance une piste parallèle: «Cela ne m’étonnerait pas que le Département des finances soit intervenu pour modifier les conclusions. Son intérêt est de préserver au maximum Swisscom, vu les centaines de millions de dividende qu’encaisse chaque année la Confédération, étant actionnaire majoritaire.»

Gauche et droite satisfaites

Swisscom ne risque pas de subir une révision prochaine de la loi sur les télécoms. «Il semble que des deux côtés de l’échiquier politique, chacun trouve son compte dans le statu quo, poursuit Francis Cobbi. Il faudrait que les parlementaires lisent les 198 premières pages du rapport du Conseil fédéral, en fait…» Mais voilà, a priori, les partis de droite se satisfont des dividendes encaissés chaque année, et la gauche est satisfaite que Swisscom demeure une entreprise quasi publique.

Le moyen le plus efficace d’avancer serait de privatiser Swisscom, estime Matthias Finger. «Ainsi, la Confédération n’aurait plus le triple rôle de régulateur, actionnaire et législateur. C’est une situation malsaine. Mais qui aura le courage politique de changer les choses?»