Analyse

L’or, ce fétiche inutile et dangereux

Le métal jaune est un actif qui ne produit aucune valeur ajoutée. Mieux vaut s’en rappeler alors que certains aimeraient voir la BNS en remplir ses coffres

Analyse

L’or, ce fétiche inutile et dangereux

A la moindre crise – ou même une simple apparition de tension économique –, il est presque certain que quelqu’un ramènera la conversation aux vertus de l’or. Ce, généralement bien au-delà des cercles de financiers aguerris. Et l’interventionnisme des banques centrales – qui ont largement fait tourner leurs planches à billets dans le sillage de la crise financière – a donné du grain à moudre aux adeptes du métal jaune. Car, pour eux, seul le métal précieux garde de la valeur face à l’inflation programmée qui découlera des mesures des banques centrales.

Pour beaucoup de nostalgiques de l’étalon-or, disparu dans les années 1970, l’inflation nous rattrapera inévitablement, en raison des liquidités beaucoup trop abondantes dans l’économie. Pourtant, l’inflation ne montre aucun signe d’accélération, alors que ces liquidités sont là désormais depuis plusieurs années. Au contraire, dans beaucoup de pays – la Suisse y compris – c’est plutôt l’inverse, la déflation, qui inquiète.

Dans les banques, beaucoup de spécialistes conseillent de garder des positions en or dans les portefeuilles de clients, pour protéger leurs avoirs. Protéger leurs avoirs? L’or constitue l’un des actifs les plus volatils. Cette année, le métal précieux a chuté de 5%. L’an dernier, il a perdu 28%, alors que les marchés rebondissaient. A noter qu’il s’agissait de la première année en territoire négatif depuis 2000. En septembre 2011, il atteignait un record de 1921 dollars l’once. Cela correspondait au double du niveau atteint fin 2009. Depuis, il s’est écroulé de 40%. Si une chute de 20% correspond à un marché baissier, une chute de 30% à un krach boursier, comment qualifier cette dégringolade depuis le pic? Ceux qui ont acheté au début des années 2000 ne peuvent que se frotter les mains. Ceux qui cherchaient un actif sûr, acquis à n’importe quel autre moment pour protéger leur fortune, peuvent s’en mordre les doigts.

L’existence de l’or ne date évidemment pas d’hier. Pourtant, son intérêt pour les investisseurs est relativement récent. C’est fin 2004 que le premier ETF (fonds indiciel qui suit les variations de l’or, parfois en détenant l’or physique, parfois pas) a vu le jour. Il avait d’ailleurs été lancé par l’industrie minière, qui n’espérait rien d’autre que de faire monter les prix et réduire leurs coûts d’extraction. Selon certaines estimations, le produit a entraîné une hausse des prix de 150 dollars l’once. A l’époque la plus faste, les gérants achetaient jusqu’à 30 milliards de dollars d’or par jour. Et c’est à partir de ce moment-là que son prix s’est véritablement envolé.

Contrairement à d’autres actifs, l’or ne produit aucune valeur ajoutée. Il ne s’agit que de pure spéculation, qui ne permettra pas à une entreprise d’investir, d’innover ou de créer des emplois. Dans le même temps d’ailleurs, les actions n’ont pas toujours fait preuve d’une grande stabilité.

Warren Buffett avait d’ailleurs exprimé son dédain de cet actif non productif et estimé que les investisseurs ne l’achetaient que parce qu’ils pariaient que «les rangs des peureux allaient s’agrandir». De fait, plus l’anxiété monte dans les marchés, plus l’or tend à prendre de la valeur. Dans le fond, l’or n’est pas si éloigné du bitcoin, la monnaie virtuelle dont la popularité grandissante a fait grimper la valeur ces dernières années. Tous deux reposent sur une défiance vis-à-vis du système et des banques centrales, jugées indignes de confiance pour garantir la valeur d’une monnaie.

En Suisse, une poignée d’aficionados de l’or espèrent convaincre le peuple d’obliger la Banque nationale à disposer d’au moins 20% de métal jaune dans ses réserves. Ils vont même plus loin: l’institution n’aura plus le droit d’en vendre même si les 20% sont dépassés. Problème: la BNS pourra, un jour, diminuer la taille de son bilan. Il est aujourd’hui disproportionné par rapport à la taille de l’économie suisse, mais sa hausse ces dernières années était inévitable pour empêcher le franc de trop se renforcer puis pour défendre le cours plancher contre l’euro. Or si la BNS pourra se débarrasser de ses réserves de devises, elle se retrouvera avec une proportion d’or démesurée.

La valeur d’une monnaie est déterminée par la confiance que lui témoignent ses utilisateurs. Un économiste disait récemment lors d’une conférence: «Fuyez le bitcoin, c’est une bulle. Comment peut-on croire à une monnaie soutenue par aucune autorité?» Ironiquement, on peut dire la même chose de l’or. La seule valeur de l’or se trouve dans son caractère esthétique. On peut arguer que des soutiens aux prix de l’or continueront d’être présents, alors qu’un pays particulièrement friand d’or, comme l’Inde, voit émerger des classes moyennes toujours plus importantes et prêtes à se saigner pour un peu de métal jaune. Et que l’or (comme le bitcoin) aura toujours son groupe d’irréductibles.

Miser sur l’or, c’est croire que le système financier finira par s’effondrer. Même si c’était vrai, à quoi serviraient les tonnes de lingots entassés dans les coffres de la BNS? Certainement pas à se nourrir. L’or n’est qu’un fétiche dont l’utilité économique est tout simplement nulle. Mieux vaudra s’en rappeler avant de corseter la Banque nationale au-dessus d’un coffre à la Picsou.

Contrairement à d’autres actifs, l’or ne produit aucune valeur ajoutée. Il ne s’agit que de pure spéculation

Publicité