Cherche dollars contre roubles, désespérément. Cette obsession partagée par des dizaines de milliers de Russes et d'investisseurs a fait souffler un vent de panique qui n'a pas manqué d'ébouriffer les marchés boursiers étrangers. Tout était réuni pour transformer la journée en «mercredi noir»: un rouble qui s'écroule et ne peut plus être coté, une ruée sur le mark, en hausse de 40%, à défaut du dollar, une banque centrale impuissante face à la tempête – elle a dépensé 1,8 milliard de dollars depuis le 17 août –, une Bourse à la dérive (–10,44%) et surtout les pires rumeurs sur les risques subis par les établissements financiers présents en Russie au lendemain de la présentation du plan de rééchelonnement de la dette.

Mais dans un sursaut de rationalité, les investisseurs ont limité les pertes. En moyenne, la baisse des places européennes s'étalait entre 2 et 3,6%. Londres perd 1,93%, Paris 2,88%, Francfort 2,95% et Madrid 3,6%. La Bourse suisse n'a pas été épargnée par le «mauvais vent russe». A la clôture, l'indice SMI des valeurs vedettes reculait de 2,4%, à 7212,4 points. Pour sa part, Wall Street piquait du nez dès l'ouverture mercredi. Le Dow Jones cédait jusqu'à 1,8% avant de se calmer pour conclure à 8523,35 points

(-0,92%).

Dans ce grand tourbillon, ce sont les titres bancaires qui subissent les plus gros revers. En Allemagne avec Deutsche Bank (–13% en six jours) et Commerzbank, en Grande-Bretagne avec Lloyds TSB Group mais aussi en Suisse. D'orage en orage, le titre CS Group a perdu plus de 22% en un mois! Mercredi, le titre épongeait encore un recul de 4,5% à 285 francs. Face à cette dérive, la publication par le Credit Suisse de l'état de santé financier du Credit Suisse First Boston a un peu rassuré les marchés. Depuis le milieu de l'année, en raison des turbulences qui affectent les marchés internationaux, notamment la crise en Russie, le bénéfice net du CSFB s'est tassé de 365 millions de francs pour reculer au 25 août à 735 millions de francs (500 millions de dollars). A fin juin, le CSFB dégageait un bénéfice net semestriel avant minoritaires de 1,1 milliard de francs (754 millions de dollars), contre 885 millions au cours des six premiers mois de 1997. Au 25 août, le résultat serait donc tombé à environ 735 millions de francs, a estimé le groupe bancaire. Ce résultat reflète une nouvelle évaluation des positions du CSFB en Russie, basée sur les modalités de la conversion de dettes annoncée, a indiqué la direction de la banque.

Que faut-il en penser? Regina Anhorn, analyste chez Lombard Odier & Cie, reste dubitative. «La situation n'a pas beaucoup changé depuis quelques jours pour les valeurs bancaires. Les gens ont peur de ce qui se passe en Asie et en Russie. Mais le danger n'est pas là seulement. Il y a aussi l'Amérique latine où Credit Suisse et CSFB sont très engagés. Personnellement, je m'interroge. Est-ce tout? Le communiqué ne parle pas de l'impact pour le Credit Suisse. Y aura-t-il encore d'autres provisions? Ces questions restent sans réponse. Elles sont importantes sachant que l'an dernier l'investment banking a représenté plus de 40% du bénéfice.»

Cette réserve majeure faite, Regina Anhorn ne désespère pas du titre Credit Suisse. L'analyste conserve un objectif de cours de 330 francs mais sa préférence va sans hésitation au titre UBS. «La combinaison de son exposition Amérique latine-Russie-Japon est moins préoccupante dans le cas de l'UBS que pour le CS». Mardi, l'UBS avait également donné des informations sur la marche de ses affaires en Russie, reconnaissant des pertes de 180 millions au lendemain de la dévaluation du rouble.

Michel Kamm, analyste à l'Union Bancaire Privée, est plus serein. Cette rupture du silence – Credit Suisse n'entendait faire aucun commentaire avant la conférence de presse du 9 septembre et la grande réunion avec les analystes le 25 septembre – motivée en raison «de la situation difficile qui a caractérisé les marchés en août 1998» tord le cou aux rumeurs les plus folles . «Le résultat avancé pour CSFB relativise les excès de pensée et l'alarmisme dominant. Reste que son appréciation dépend de la manière de calculer. Credit Suisse note que l'impact de la Russie et des turbulences qui affectent les marchés internationaux est de 254 millions de dollars. En divisant le bénéfice mensuel moyen réalisé jusqu'en juin et en l'appliquant jusqu'à fin août, l'impact subi pourrait même atteindre 500 millions de dollars.»

Arguties mathématiques mises à part, Michel Kamm se refuse à dramatiser. Et quelques faits majeurs justifient sa position. Le sérieux revers boursier du titre CS Group tient en premier au silence de la direction sur la marche des affaires. Ce silence est propice à toutes les rumeurs. Ensuite, il faut se souvenir que le titre a été porté à la hausse durant plusieurs mois par des bons résultats mais aussi et surtout par des rumeurs de rapprochements avec telle banque ou tel grand institut financier. Dès lors que le doute s'est installé, le soufflé est retombé.

Credit Suisse n'est pas le seul à payer la note. En Suisse et en Europe, tous les titres bancaires et financiers ont pris du plomb dans l'aile. Mercredi, l'indice sectoriel affichait un recul de 3,3%. Dans le détail, le CS a perdu 4,5%, l'UBS 2,4%, la Zurich 4,4%, Julius Baer 7,9% et Vontobel 6,7%.

Encore une fois, Michel Kamm se garde de toute interprétation excessive. La baisse peut aller encore plus loin, par exemple au maximum 10% pour le titre CS Group, avance-t-il. Mais pour mieux prendre la mesure de ces défaillances, il faut se souvenir que mardi soir le sous-indice banques affichait encore une progression de 32,8% par rapport au début de l'année. «Les gens prennent leurs bénéfices où ils sont avant de sauter par la fenêtre. Des problèmes existent, mais le marché exagère. Aujourd'hui, tout le monde voit les choses en noir et s'interroge. Personne n'est en mesure de savoir où la psychologie négative des investisseurs va s'arrêter? Qui sait si ce n'est pas le moment d'acheter?»