En décembre 2010, les stratèges bancaires recommandaient à l’unisson d’augmenter la pondération des actions dans les portefeuilles. Après un an et demi de hausse quasi ininterrompue des bourses depuis le printemps 2009, la crainte de manquer une troisième année de rebond des marchés pesait plus lourd que les risques liés à la crise de la dette souveraine.

L’année 2011 des bourses

Il y a un an, les spécialistes de la gestion de fortune de Credit Suisse recommandaient d’accroître la part des actions de 40 à 43%. Les responsables de la recherche d’UBS mettaient aussi en évidence la «valorisation attractive» des actions pour 2011. Parmi les plus optimistes, la Banque Sarasin anticipait une progression de 12 à 14% des principaux indices boursiers, soit environ 1400 points pour le S&P 500 aux Etats-Unis, 8000 points pour le DAX et 7300 points pour le SMI à la fin 2011. Julius Baer prévoyait également une hausse d’environ 12% des marchés des actions internationaux. Même les économistes de Saxo Bank, d’ordinaire plutôt prudents, évoquaient un plus haut à 1600 points en cours d’année pour le S&P 500.

Surprises de 2011

Comment expliquer le décalage entre ces prévisions et le niveau actuel des bourses? Concernant le marché suisse, Philipp Bärtschi admet avoir sous-estimé l’impact des variations de change sur les bénéfices des entreprises. La forte augmentation de l’aversion au risque des investisseurs en raison de la crise de la zone euro l’a aussi surpris. Néanmoins, le stratège observe une stabilisation de la situation. Celle-ci jette les bases pour un rebond de 10 à 15% des marchés actions jusqu’à la mi-2012, suivi d’une évolution de type latéral.

«Crise profonde»

Revenant sur l’année écoulée, Andreas Höfert, chef économiste chez UBS, a été surtout surpris «de l’incapacité des politiques en Europe à résoudre la crise de l’euro». «D’une situation somme toute très spécifique – la Grèce est en faillite – on est arrivé à une crise profonde qui touche à présent le cœur de l’Europe», observe l’économiste. De plus, l’inflation mettra plus de temps à se manifester que ce qu’il avait anticipé il y a un an. Dans ce contexte, UBS mise sur quatre classes d’actifs: les emprunts d’entreprises «non-financières solides», les obligations souveraines de marchés émergents, les actions offrant de bons rendements des dividendes et l’or. La banque, qui prévoyait l’an dernier un cours de 1650 dollars pour le métal précieux, place désormais un objectif à 2200 dollars l’once dans un délai de 12 à 18 mois.

L’or à 3000 dollars?

Paradoxalement, les pronostics qui apparaissaient les plus audacieux l’an dernier se sont parfois révélés les plus justes. Dans ses prévisions «outrageuses», Saxo Bank prévoyait en décembre un pic de 1800 dollars l’once durant 2011, un seuil aisément franchi en août.

De son côté, Pictet & Cie rehausse désormais son objectif à 3000 dollars l’once pour l’or. Principale raison avancée: les banques centrales, y compris la BCE, finiront tôt ou tard par «monétiser» les dettes souveraines. UBP partage cet avis: l’or constitue la «meilleure protection face aux troubles conjoncturels actuels et à la dépréciation de la monnaie papier», estime aussi Alan Mudie, chef des investissements. Hyposwiss se méfie de l’or, «qui présente désormais toutes les caractéristiques d’une bulle», même si celle-ci n’est pas encore prête à éclater, selon la banque privée.

«Ne pas jouer les héros»

La prudence domine la plupart des prévisions. Les stratèges de Julius Baer anticipent d’importants mouvements de vente sur les marchés, contrebalancés par de brusques rebonds de courte durée. «Les valeurs refuges continueront d’être privilégiées jusqu’à une phase avancée du ­premier semestre 2012», pronostique Christian Gattiker, stratège en chef et responsable de la recherche chez Julius Baer. «Résister à la tentation de vouloir jouer les héros sera l’une des vertus essentielles durant les douze prochains mois», conseille-t-il.

A cet égard, il recommande les emprunts de débiteurs de qualité ainsi que l’or. Pour la partie plus risquée, on peut y ajouter les obligations d’entreprises non financières. Tactiquement, les obligations de la catégorie «investissement sûr» inférieure – soit une note au moins égale à «BBB –» – restent attrayantes, au vu de leur faible taux de défaillance et de la bonne solvabilité des émetteurs. Concernant les actions, la banque recommande les stratégies à dividende élevé et stable. Sur un horizon de douze mois, Julius Baer prévoit une hausse de l’indice SMI à 6200 points (vendredi à 5793 points), à 2500 points pour l’Euro Stoxx 50 (2342 points vendredi) et à 1350 points pour le S&P 500 (1254 points vendredi à la mi-séance). Parmi ses thèmes d’investissement, la banque propose à contre-courant les actions d’entreprises biotechnologiques, jugées intéressantes techniquement.

Les risques sont déjà inclus dans les cours

Stefan Keitel, responsable global des investissements chez Credit Suisse, estime que la «plupart des risques de marché sont déjà inclus dans les cours». «Il ne s’agit ni d’un scénario à la japonaise, ni d’une répétition des années 2008 et 2009», estime le stratège. Selon lui, les valeurs refuges «supposées» telles que l’or, le franc ou les obligations d’Etat sont toutes déjà chères. Credit Suisse leur préfère les actifs «réels» comme les matières premières ou l’immobilier ainsi que les actions.

Le pari des actions européennes

Malgré une croissance nulle attendue pour la zone euro et amorphe aux Etats-Unis, AXA ­Investment Managers juge les actions de ces deux régions attrayantes. Le multiple cours/bénéfice de 12,5 estimé pour les Etats-Unis est «plutôt bas» d’un point de vue historique. Avec un multiple de 9, il est même ­qualifié de «très bas» pour la zone euro. Quant aux actions suisses, la diversification inter­nationale des entreprises hel­vétiques permettra de compenser quelque peu la faiblesse de l’économie européenne, estime Christina Böck, responsable des solutions d’investissement en Suisse chez AXA. Chez UBP, Alan Mudie donne aussi sa préférence aux actions européennes: «Les rendements des dividendes étant à leur plus haut depuis 20 ans, tandis que ceux des obligations d’Etat sont à leur plus bas, il existe indéniablement de belles opportunités», juge-t-il. En revanche, il doute que les estimations de croissance des bénéfices de l’ordre de 10% pour les entreprises américaines puissent se réaliser. Dans leurs prévisions pour 2012, les stratèges bancaires sont tiraillés entre d’un côté les opportunités de rebond des bourses et les risques d’aggravation de la crise de l’autre. Une année qui, comme l’indique Schroders, correspond typiquement au terme de «wei ji», un mot qui signifie à la fois défi et opportunité en Chinois.