Banques centrales

Lorenzo Bini Smaghi: «Il faut mettre un stop à la réglementation bancaire»

Ancien membre du directoire de la Banque centrale européenne, Lorenzo Bini Smaghi estime qu’il faut freiner les nouvelles velléités de réglementation. Le secteur bancaire a besoin de certitude pour s’adapter et retrouver la rentabilité, affirme celui qui est actuellement à la tête du conseil d’administration de Société Générale

Faut-il se préoccuper à nouveau de la solidité du système financier mondial? Oui, selon Jean-Claude Trichet. Pour l’ancien président de la Banque centrale européenne, qui s’exprimait dans ces colonnes il y a quelques jours, «nous sommes plus vulnérables à une crise financière mondiale aujourd’hui qu’en 2008».

Lire l’interview de Jean-Claude Trichet: «Nous sommes plus vulnérables à une crise financière mondiale aujourd’hui qu’en 2008»

L’endettement massif dans les années qui ont précédé la crise financière de 2008 aurait pu se calmer dans les années qui ont suivi, voire se réduire. Pas du tout, soulignait l’ancien banquier central, qui jugeait ce phénomène «inquiétant» et devant «nous conduire à la plus grande vigilance». Le Français constatait quand même une différence, l’accroissement de l’endettement venant désormais autant des pays émergents que des pays occidentaux, alors qu’avant la crise, ces derniers comptaient pour l’essentiel de la dette.

«Un stop» à la réglementation

Lorenzo Bini Smaghi offre une vision plus nuancée: «Il faut faire des distinctions. Si on prend le système bancaire, il est nettement plus solide, mieux capitalisé, le levier d’endettement a diminué, il est sujet à une vigilance et une supervision plus efficace», explique l’ancien membre du directoire de la Banque centrale européenne entre juin 2005 et décembre 2011, c’est-à-dire à la même période que Jean-Claude Trichet.

De fait, les exigences en capital des banques ont été largement renforcées dans le sillage de la crise, pour éviter que les gouvernements ne doivent à nouveau se porter au secours d’établissements au bord du précipice. Trop? «Il est important d’avoir des certitudes afin que les banques puissent ajuster leur modèle et assurer leur rentabilité, ce qui est central. Or, elles ont encore des difficultés dans ce domaine. Il est temps de mettre un stop à la réglementation», prévient Lorenzo Bini Smaghi, désormais président du conseil d’administration de la banque française Société Générale. Ce, alors qu’il reste des incertitudes quant à la réglementation internationale. «On ignore si les Etats-Unis vont mettre en œuvre Bâle III, et même les règles suivantes de Bâle IV. Et s’ils acceptent de le faire, l’application serait-elle aussi rigoureuse? Il faudra surveiller cela.»

«Pas si simple»

Considérant le renforcement du secteur bancaire, «il n’est pas si simple de dire que le système est plus vulnérable», poursuit l’Italien, qui est aussi président du conseil d’administration d’Italgas, le spécialiste italien de la distribution de gaz naturel. Même si «à côté du secteur bancaire, un autre secteur financier, moins réglementé, s’est développé», ajoute celui qui donnera une conférence ce mardi à Genève à 18h30 à la Maison de la paix (HEID), organisée par le Centre international d’études monétaires et bancaires (CIMB). En outre, «des flux de capitaux et de l’épargne ont été déversés sur les marchés financiers, portant le prix de certains actifs au-dessus du niveau de 2007-2008». A cela s’ajoute, comme le souligne aussi Jean-Claude Trichet, des pays émergents qui se sont endettés, notamment la Chine, dont «il faut voir si les réserves de change sont suffisantes et s’ils ont la capacité à faire face».

Concernant l’Europe, Lorenzo Bini Smaghi estime que le programme de rachat d’actifs (QE) de la BCE – laquelle a récemment annoncé comment elle entendait le réduire – devrait aboutir à la fin de l’année prochaine si les conditions restent les mêmes et que l’inflation ne diminue pas. L’institution pourrait aussi commencer à relever les taux d’intérêt un peu avant de terminer son programme de rachat d’actifs, estime-t-il. Même si l’euro continue de s’apprécier face au dollar? «Pour l’instant, cela se passe bien. Mais tout dépend de ce que fera la Réserve fédérale américaine», prévient l’ancien banquier central: «Si elle renvoie ses prochaines hausses de taux d’intérêt à plus tard, l’euro risque de s’apprécier davantage et rendre plus difficile la conduite de la politique monétaire de la BCE.» Plus une monnaie prend de la valeur, plus elle limite la progression de l’inflation en réduisant le prix des biens importés.

Moins compter sur les banques centrales

Surtout, prévient l’économiste, il faut moins compter sur les banques centrales que sur les gouvernements. Alors que la reprise s’est finalement amorcée dans toute l’Europe, «il faut continuer sur la ligne des réformes structurelles. On ne peut pas se baser que sur la politique monétaire», assure-t-il, se réjouissant que la France, comme l’Italie, se lance dans des politiques actives pour que ceux qui perdent du travail puissent se réinsérer, des politiques d’instruction et d’autres réformes qui pourront aider à diminuer des taux de chômage encore élevés. «On voit bien que les pays comme l’Allemagne, qui ont fait des réformes à temps, ont un chômage moins élevé.»

Les jeunes doivent payer toujours plus pour maintenir les retraites de leurs aînés, ce n’est pas juste

En juillet, l’Allemagne affichait un taux de 3,7%, contre 9,8% pour la France et 11,3% pour l’Italie. De même, les politiques doivent s’intéresser à la question des retraites: «Les jeunes doivent payer toujours plus pour maintenir les retraites de leurs aînés, ce n’est pas juste. Il faut penser à des réformes pour faire en sorte que ces inégalités qui frappent les jeunes soient corrigées.»

A propos de la Fed, qui changera de président l’an prochain, Lorenzo Bini Smaghi ne s’aventure en revanche pas à faire trop de prédictions. Jerome Powell, qui succédera à Janet Yellen, «n’est pas vraiment un économiste, il faut attendre de voir qui sera son vice-président, sur lequel il devra beaucoup s’appuyer», estime-t-il.

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