Innovation

Le low-tech, une piste pour contrer les outrances de la haute technologie

Alors que l’urgence climatique fait désormais consensus, la course aux nouvelles technologies continue de se déchaîner. Des voix demandent un changement de modèle. Un modèle fondé sur la sobriété et la durabilité, comme l’illustre le travail du bois dans un laboratoire de l’EPFL

Economie, politique, société, culture, sport, sciences: les enjeux écologiques traversent toutes les strates de notre société. Comment passer de l’analyse à l’action? Quelle est la part de décisions individuelles et celles qui relèvent de choix politiques? Pourquoi la complexité du défi ne doit pas nous décourager?

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La prophétie est répétée à l’envi: le futur sera connecté. Les nouvelles technologies s’immiscent partout, de la voiture à la chambre à coucher. Face à cette lame de fond, un mouvement prend de l’épaisseur: le low-tech. Cette approche à contre-courant prône l’utilisation de technologies sobres, plus respectueuses de l’environnement. «Le terme est un peu barbare et volontairement provocateur. Il vise à alerter sur la question des technologies salvatrices, les high-tech», note Philippe Bihouix, ingénieur français et auteur de L’Age des low-tech.

L’essayiste en est convaincu: les géants du numérique font fausse route. «Si on écoute les entrepreneurs de Californie ou d’ailleurs, on a l’impression d’avoir toutes les solutions pour faire face aux problèmes que nous rencontrons. Malheureusement, on s’aperçoit que cette course en avant, à coups de numérique et de matériaux du futur, ne répond pas toujours aux enjeux.»

Un exemple: Smartphones, la course désespérée à l’innovation

Au-delà du bricolage

Les promoteurs du low-tech ne rêvent pas d’un retour au temps des charrues: ils appellent à mettre fin à la «folie des grandeurs» dans tous les domaines, que ce soit la mobilité ou la construction. «Il n’y a pas de frontière stabilisée entre un produit low-tech et high-tech. C’est plutôt une démarche, un peu comme le zéro déchet. On se pose la question de la sobriété, de l’utilisation des ressources naturelles et de la réutilisation des objets», précise le spécialiste, avant de s’interroger sur le potentiel économique des nouvelles technologies: «Est-ce qu’on va tous devenir explorateur de données ou concepteur de drones? Je n’en suis pas certain.»

A l’EPFL, ces deux domaines ont la cote. Mais en s’aventurant dans les couloirs tortueux de l’institution, le visiteur peut également tomber sur un atelier dédié au travail du bois. Des robots fabriquent des pièces qui serviront à la construction de bâtiments, à la manière d’un puzzle. «Le bois, en tant que matériau de construction, a gagné en importance ces vingt dernières années. Cela ne vient pas des ingénieurs ou des constructeurs, mais des clients. C’est le fruit d’une plus large compréhension des phénomènes de durabilité, et le bois est une ressource renouvelable», souligne Yves Weinand, directeur du laboratoire Ibois. Son travail prend notamment racine au bord du Léman: avec son équipe, il a conçu le pavillon du Théâtre de Vidy, une structure démontable.

L’architecte belge aimerait que des solutions durables s’imposent dans le secteur du bâtiment, avec l’appui des politiciens. «La gestion des forêts et la découpe du bois devraient être mises en relation avec le coût énergétique de la production du béton et de l’acier. Cet aspect pèse sur notre planète et n’est pas vraiment intégré dans la décision des marchés publics. Tout le monde parle du respect de la planète, mais personne ne prend le temps de faire mieux.»

Besoin de nouveauté

Avec le low-tech, la protection de l’environnement devient un critère économique. Cette idée entre en collision avec un système capitaliste, axé sur la rentabilité. «On est dans une phase où les entreprises et leurs représentants se voient contraints d’entamer un dialogue avec différentes parties prenantes. Va-t-on vers un changement de la gouvernance des entreprises? Faut-il donner du pouvoir à d’autres types d’acteurs? C’est une voie qui s’insinue mais on n’en est pas encore là», nuance Xavier Castañer. Ce professeur de stratégie à la Faculté des HEC de l’Unil porte un regard critique sur le terme low-tech. Selon lui, la recherche de produits plus écologiques est une bonne démarche mais elle ne passe pas par moins de technologie. L’innovation doit rester au cœur.

Alors, le futur sera-t-il frugal? Cet appel à la sobriété fait face à un obstacle majeur. «Internet et les réseaux sociaux amènent à une exacerbation du besoin de nouveauté, estime Xavier Castañer. Il sera difficile d’y mettre un frein, cela semble être de nos jours un besoin humain central.» Philippe Bihouix l’admet volontiers: son idée comporte une part d’idéalisme. «Mais est-ce tellement plus utopique que d’affirmer que tout va continuer comme avant avec une belle croissance?»

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