Un temps pour la macroéconomie. Un autre pour la philosophie. Pour la 25e année de suite, Credit Suisse a organisé vendredi matin à Lausanne un St-Nicolas dédié à ses investisseurs institutionnels. Actions, obligations, matières premières… La responsable de la stratégie d’investissement du numéro deux bancaire du pays, Nanette Hechler-Fayd’herbe, a d’abord évoqué les perspectives économiques et financières de l’année 2016 avant de passer la parole à Luc Ferry.

L’ancien ministre français de la Jeunesse, de l’Education nationale et la Recherche (2002-2004) a commencé par ajouter trois éléments à la présentation de sa préopinante. En substance: nos modes de vie et nos rapports à la science vont évoluer davantage dans les trente ans qui viennent que dans les 3000 dernières années; la politique monétaire de la Banque centrale européenne est «indispensable et nécessaire», même si cet «anesthésiant» empêche toute réforme structurelle; nous allons devoir vivre avec Daech «pendant longtemps», du moins tant que des troupes ne sont pas envoyées au sol pour combattre ce groupe terroriste. «Nous ne pouvons pas faire abstraction de ces trois éléments» dans nos réflexions, que ce soit sur l’économie ou autre chose, a commenté le philosophe.

Un siècle de destruction

Luc Ferry a ensuite orienté son discours vers le passé. Son objectif? Démontrer que les sociétés capitalistes modernes ont pesé de manière contradictoire sur nos valeurs traditionnelles. Ces dernières ont non seulement été déconstruites comme jamais auparavant, mais de nouvelles valeurs sont également apparues.

La tonalité en musique, la figuration en peinture, les règles en littérature, en théâtre, en cinéma… «Le XXe siècle a été un siècle de destruction de tous les codes que l’on connaissait», a martelé Luc Ferry. Mais ce que l’économiste autrichien Joseph Schumpeter appelait la «destruction créatrice» doit être plutôt perçue comme une «innovation destructrice», selon le conférencier.

En guise d’illustration, un exemple: «récemment, j’ai fait tomber mon iPhone 5 dans l’évier, il ne s’est pas transformé en 6. En revanche, j’ai acheté le 6 qui a rendu le 5 inutilisable…» Déduction imparable, la salle était conquise.

La mode comme symbole

Luc Ferry a poursuivi: cette innovation destructrice est dans la logique même du capitalisme moderne, dont le symbole le plus fort est la mode – «qui n’est pas du tout aussi superficielle que ce que l’on croit». La mode innove pour démoder.

Ce n’est ainsi pas un hasard si les sociétés traditionnelles ne connaissaient pas la mode, a-t-il rappelé. Au contraire des pattes d’éph' ou des chemises fluo, le sari indien ou le kimono japonais n’ont en effet jamais été remplacés. Certaines tribus mettaient même à mort les chefs qui voulaient innover…

Grave erreur! Pour l’orateur, ces progrès sont une chance car ils améliorent notre niveau de vie. Même si, à court terme, ces grandes innovations «multi-usage» – l’imprimerie, le moteur à explosion, Internet, etc. – créent du chômage, de la décroissance et des inégalités. Ceux qui s’accrochent aux valeurs traditionnelles veulent combattre l’innovation. «Si j’étais libraire, je détesterais Amazon..!»

A une autre échelle, la montée du terrorisme islamiste peut également s’expliquer grâce à ce mécanisme. «Les islamistes prônent le retour aux valeurs traditionnelles. Si le capitalisme arrive chez eux, ces derniers sont morts». Il faudrait donc que l’islamisme radical embrasse le capitalisme et «s’embourgeoise. Ce serait la meilleure nouvelle du millénaire». Les investisseurs ont applaudi.