Le rapport de Wim Kok sur la stratégie de Lisbonne pour la croissance et l'emploi, publié hier, aurait dû être un électrochoc pour l'Europe. C'était ce qu'en promettaient les fuites parues notamment dans la presse anglo-saxonne. Mais sa version finale est imprégnée d'une bienséance toute européenne qui veut qu'on ne pointe pas ouvertement du doigt tel ou tel Etat membre.

Le groupe d'experts dirigé par l'ancien premier ministre néerlandais veut encourager les Européens à ne pas perdre de vue l'objectif fixé en l'an 2000 à l'Union: devenir en 2010 l'économie la plus compétitive du monde , grâce aux efforts conjoints des Etats sur la recherche, la compétitivité, la libéralisation et l'intégration accrue de leur marché intérieur. La critique de l'action européenne demeure, mais elle est moins détaillée que dans une précédente version du rapport, ou dans ce que Romano Prodi, le président de la Commission européenne, avait laissé paraître dans une interview récente au Financial Times. Le rapport Kok insiste beaucoup sur «l'écart de croissance» qui «s'est creusé» face à «l'Amérique du Nord et à l'Asie», alors que l'Europe est confrontée aux défis du vieillissement de sa population et de l'élargissement récent. Il pointe les efforts insuffisants des Etats, mais évite d'épingler la France et l'Allemagne. Ces pays n'étaient au départ pas épargnés, notamment pour les obstacles posés, dans ces pays, à la création de nouvelles entreprises mais aussi pour leur difficultés à entreprendre des réformes structurelles.

De même une ébauche de discussion approfondie des mérites du pacte de stabilité et de croissance, qui bride les déficits budgétaires des pays de la zone euro, a disparu au profit d'un simple constat: «Le pacte de stabilité et de croissance n'a pu apporter un soutien suffisant aux politiques macroéconomiques porteuses de croissance qui auraient contrecarré davantage la composante «baisse» du cycle économique.» Reste tout de même un peu du mordant des premières moutures: «Le champ d'action de la stratégie de Lisbonne est devenu trop vaste pour être perçu comme un ensemble intégré, note le texte. Lisbonne traite de tout et donc de rien. Tout le monde est responsable et donc personne ne l'est.»

Loin pourtant de préconiser une réforme de «Lisbonne», Wim Kok propose de le resserrer autour d'objectifs clairs et imagine de placer le processus sous contrôle, en obligeant les Etats à se doter de feuilles de route évaluées périodiquement. Il faut rendre l'Europe plus attrayante aux chercheurs, dit-il, consolider le marché intérieur, alléger les charges des entreprises, faire travailler plus longtemps les Européens et tenter de prendre l'avantage mondial dans le domaine des industries écologiques.

Si le rapport a le mérite de signaler que l'Europe n'est pas à la hauteur de ses ambitions, les Etats entendent reprendre la main sur la manière de les réaliser. Au Sommet des chefs d'Etat et de gouvernement jeudi et vendredi à Bruxelles, le chancelier allemand arrivera avec sept propositions qui toutes se concentrent sur la libéralisation, la consolidation du marché intérieur en passant par un coup de pouce aux industries d'armements. Il ne devrait pas évoquer la recherche et l'innovation, secteur pourtant jugé crucial tant par Wim Kok que par la Commission européenne.