Gestion de fortune

Lugano se cherche un avenir sans BSI

La fermeture forcée du fleuron tessinois BSI assomme une place financière en butte à un modèle d’affaires essoufflé qu’elle ne sait pas comment renouveler

A Lugano, les marqueurs habituels de la place financière paraissent solidement plantés dans le paysage. Les banquiers en costume Hugo Boss traversent imperturbablement la Piazza della Riforma, le cœur de la ville. Une Ferrari vrombit sans se décourager autour de la petite fan zone de la via Giovanni Nizzola. Et les vitrines de la luxueuse Via Nassa sont toujours aussi alléchantes et inaccessibles à la fois. Mais cette apparence de prospérité masque une situation de plus en plus dégradée, que l’annonce de la disparition forcée de la banque BSI a encore accentuée.

La place financière tessinoise n’en finit pas d’assister à l’agonie de son modèle d’affaires basé sur la gestion de fortune transfrontalière. Les fonds sous gestion ne cessent de diminuer, signalent experts et professionnels. La quatrième amnistie fiscale italienne en moins de 15 ans, la «volontary disclosure» de 2015, aurait entraîné la sortie de quelque 10 milliards de francs détenus par des Transalpins, selon les données de la Banque d’Italie. Ce montant représente quelque 10% des actifs gérés sur les rives du lac de Lugano, estimée à quelque 100 milliards de francs par le professeur d’économie Alfonso Tuor, de la SUPSI, la HES de la Suisse italienne. Sous l’effet cumulé de ces amnisties, de la fin du secret bancaire et de la fermeture du marché européen des services financiers aux banques suisses, la place a reculé au quatrième rang des centres financiers du pays derrière Zurich, Genève et Bâle, selon un rapport du BAK publié en janvier.

Logiquement, les emplois dans le secteur financier suivent la même tendance, avec retard. Ils avoisinent désormais 10 700 équivalents plein-temps alors qu’ils étaient plus de 11 000 en 2009. Mais cette apparente stabilité masque le recul de l’emploi purement bancaire: – 14% en cinq ans pour chuter à 6800 équivalents plein-temps. Avec les difficultés de recyclage professionnel qui se posent en de pareilles situations de mises à pied. Beaucoup se recyclent dans la gestion de fortune indépendante, une activité qui a explosé ces dernières années. Dans cet environnement déprimé, l’annonce de la Finma du 24 mai dernier de la dissolution définitive de BSI suite au scandale malaisien 1MDB a porté un coup particulièrement rude. «Cette banque a fait l’histoire de Lugano et du Tessin depuis 140 ans», déplore Franco Citterio, directeur de l’Association bancaire tessinoise (ABT). Qui se console en se disant que «même si la raison sociale disparaît, la marque restera dans les mémoires».

Cornèr, désormais plus grande banque tessinoise

Avant d’être rachetée par EFG International en février après avoir brièvement été détenue par l’établissement brésilien PTG Pactual, BSI était le porte-drapeau de la place tessinoise. Elle était plus importante établissement dont le centre de décision se trouvait au sud des Alpes, et dont le président, Alfredo Gysi, comptait comme l’un des banquiers les plus influents du pays. Aujourd’hui, son avenir est incertain, même si le directeur général d’EFG Joachim Strähle parle de «créer une sorte coentreprise avec BSI», dans une interview au Giornale del Popolo. Le sort des quelque 2000 employés de la banque, dont la moitié est à Lugano, reste flou.

L’établissement proprement tessinois le plus important est désormais une maison familiale, la banque Cornèr, dont les 800 employés font de la gestion de fortune et s’occupent de cartes de crédit. Puis vient la banque cantonale, avec 400 personnes. Les autres établissements locaux comme la Banque du Simplon, del Ceresio, PKB, Zarattini, Arner, Axion ou la branche locale de Rothschild comptent moins de 200 employés chacune. L’essentiel de l’activité est assuré par des établissements ayant leur siège ailleurs: UBS, Credit Suisse et Julius Bär principalement, et des établissements étrangers, surtout italiens. Ainsi que par le gérant institutionnel GAM et des assureurs. Pourtant les Tessinois y croient toujours.

«Cette place financière a de l’avenir. Mais pour le mériter, elle doit endosser des habits neufs», lance une voix pourtant très critique, le professeur d’économie Alfonso Tuor. Elle doit oublier la gestion de fortune à l’ancienne, où les fonds arrivaient tout seuls, à 90% d’Italie, selon l’expert. L’instauration de la monnaie unique, l’absence d’accès au marché européen des services financiers, et la disparition du secret bancaire couplées aux amnisties fiscales italiennes ont dénudé le roi tessinois.

Rassembler les forces pour renforcer sa compétitivité

«Les banques doivent apprendre à gérer l’argent de leurs clients efficacement et à coûts réduits», poursuit Alfonso Tuor. Pour réduire les frais, une idée serait d’amener les établissements les plus modestes à rassembler leurs back-offices dans une entité commune. Cette proposition devrait figurer dans un rapport sur la modernisation de la place que doit publier ces prochains mois le Swiss Finance Institute sous la direction du professeur Francesco Franzoni. Mais elle se heurte à la résistance des dirigeants de ces mêmes banques qui craignent de perdre le contrôle sur une partie de leurs activités.

Paolo Cavatore, l’un des responsables de la banque Zarattini, fonde de grands espoirs dans la formation de nouveaux talents grâce notamment à des appuis accrus de l’Université de la Suisse italienne et du SUPSI. Mais ce spécialiste des hedge funds âgé de 36 ans est bien conscient que beaucoup de temps sera nécessaire avant que les résultats n’apparaissent. «Il faudra au moins une génération pour que les esprits changent. La place financière tessinoise n’a peut-être pas encore assez souffert pour provoquer les changements de mentalité nécessaires», pronostique-t-il.

Le salut dans la fintech?

Les principales associations bancaires, ABT en tête, proposent d’accentuer les efforts de marketing pour mieux vendre la place aux investisseurs. Elle préconise aussi de stimuler la création de start-up dans les fintechs, que pourrait rendre possible une collaboration avec l’Institut polytechnique de Milan. Or, le Tessin est en retard. Il n’abrite que deux entreprises dans ce secteur.

Dans l’immédiat, les praticiens de la place se réjouissent de l’essor du négoce des matières premières. «C’est même la seule activité qui se développe chez nous», note Alfonso Tuor. Plusieurs dizaines de petites entités suisses, italiennes, voire russes et chinoises fleurissent dans les secteurs de l’acier, des métaux, du gaz et de l’agroalimentaire. Le mouvement a été initié dans les années 1980 avec l’installation au Tessin de Duferco, un négociant de l’acier fondé en Italie par le Gênois Bruno Bolfo. Bien que numéro un dans son domaine, il est nettement plus modeste que les géants tels Vitol ou Louis-Dreyfus. Son chiffre d’affaires avoisine 8 milliards de francs et son bénéfice net quelque 50 millions.

La place financière de Lugano s’était construite sur les différences juridiques, politiques et administratives existantes entre la Suisse et l’Italie. Aujourd’hui, elle déplore que la frontière lui ferme le marché européen. Mais la tentation est forte, au Tessin, de la considérer, à long terme, comme le meilleur atout pour assurer le futur de la finance au sud du Gothard.

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