Portrait

Lukas Hässig, le journaliste zurichois qui malmène les banques

Son blog, Inside Paradeplatz, est l’un des plus lus de Suisse. Lukas Hässig, qui raconte la place financière zurichoise sous ses aspects les moins reluisants et pas toujours avec des gants, comparaît devant la justice en ce mois d’août dans une affaire qui l’oppose à Credit Suisse

Evoquer son nom fait – au mieux – soupirer les responsables de communication des banques. Car, depuis fin 2011, chaque jour ouvrable, juste avant 8h, «comme un boulanger qui livrerait sa fournée de pain», Lukas Hässig égratigne une banque, en général de la place zurichoise, si possible une des grandes.

Raconter la face la moins reluisante des banques

Avec son blog, Inside Paradeplatz, le journaliste indépendant s’est fixé comme mission de raconter la face la moins reluisante de la place financière au rythme d’une information exclusive par jour, sans avoir jamais dérogé à cette dernière règle. Avec un succès incontestable: Lukas Hässig, rencontré dans son bureau partagé avec d’autres indépendants dans le nouveau quartier branché de Zurich West, avance 100 000 visiteurs par mois sur son site, la plupart provenant de la Paradeplatz et alentour.

Un blog très consulté

Cela en fait l’un des blogs les plus consultés de Suisse, financé exclusivement par de la publicité (non bancaire, le responsable ne se fait aucune illusion sur ce point). Une audience captée au prix d’une certaine audace journalistique, qui frise les limites. «Ce que je publie sur mon blog, ce sont les mêmes informations que celles que je pourrais publier dans un média traditionnel, mais sans la liberté de ton», explique-t-il.

Exemple. En novembre 2013, Pierin Vincenz, alors qu’il était encore directeur de Raiffeisen, s’est vu affublé du surnom de «Capt’n Schettino de la banque suisse», en référence au capitaine du «Costa Concordia», dont le naufrage a coûté la vie à 32 personnes, parce que le responsable avait décidé de prendre deux mois sabbatiques alors que tout indiquait que la BNS se préparait à mettre la banque sur sa liste des établissements considérés comme trop grands pour faire faillite dans les semaines à venir. Sous la pression des responsables de la communication de la banque et de juristes internes, le journaliste a dû rétropédaler. Il retitre: «Le Capt’n Sorglos de la banque suisse», symbole de l’insouciance.

Credit Suisse choisit la voie juridique

Credit Suisse est la première à avoir choisi la voie juridique face aux articles d’Inside Paradeplatz. Le journaliste devra convaincre, ces jours, qu’il n’a pas causé de préjudice à l’entreprise, ni d’atteinte à la personnalité, faute de quoi il pourrait devoir débourser au moins 500 000 francs. Dans sa plainte, déposée en novembre dernier, Credit Suisse s’est insurgée contre trois articles du site critiquant la banque. Ni la banque, ni le journaliste ne veulent s’exprimer sur cette affaire.

D’autres «victimes» des enquêtes d’Inside Paradeplatz préfèrent réagir plus subtilement. La «Handelszeitung» raconte qu’Adrian Künzi, patron de Notenstein, égratigné sur sa stratégie d’expansion par acquisition – «il a pété les plombs, comme une ménagère de la Goldküste zurichoise dans une expédition de shopping sauvage» –, a simplement envoyé un livre avec une dédicace personnelle.

Son plus grand fait d’armes

Son plus grand fait d’armes parle de millions, mais il ne le doit pas complètement au secteur bancaire. C’est lui, en 2013, qui révèle l’existence d’un compte à la banque Wegelin sur lequel Daniel Vasella s’est vu verser 75 millions de francs, prix de sa clause de non-concurrence à son départ de Novartis. Le scoop – confirmé – fait le tour des médias en quelques heures.

Lukas Hässig est indépendant depuis près de dix ans, mais il a aussi été employé. D’abord à la Banque nationale suisse, comme apprenti. C’était avant un bachelor à la Haute Ecole de sciences appliquées de Winterthour en business administration. Ses premiers pas journalistiques, il les fait au début des années 1990 à Radio 24, une chaîne privée zurichoise, puis rejoint «Finanz und Wirtschaft» et enfin la «SonntagsZeitung». Seul écart par rapport à la profession, il gère pendant deux ans la communication de l’aéroport de Zurich.

L’art de la polémique

Un passage qui lui permet déjà de goûter à l’art de la polémique. Car, parallèlement à son travail, il écrit un livre, «Kloten-Clan», sur l’entreprise qui l’emploie. Résultat, personne ne s’intéresse au contenu, tout le monde parle du conflit d’intérêts. Une erreur de jeunesse, dira l’auteur.

Il revient au journalisme, par «Facts», la «Weltwoche», «Bilanz». Puis écrit deux nouveaux livres, dont l’un l’aspirera vraiment dans le monde de la finance: «Le crash d’UBS: comment une banque a perdu des milliards» (Hoffmann und Campe Verlag, 2009). C’est à ce moment que lui vient l’idée d’un blog, Bankreporter.ch, qu’il transformera en Inside Paradeplatz, plus susceptible d’attirer l’attention selon lui.

Succès, polémique, mais pas fortune pour le journaliste zurichois, qui gagne de l’argent grâce à son site, mais doit aussi «vendre des papiers à des journaux en parallèle». Un exercice toujours plus compliqué tant sa réputation auprès des banques le rend toxique pour certaines rédactions. Mais Lukas Hässig «n’a pas pour but d’être riche», tout au plus de dénoncer des pratiques douteuses sur la place financière. Une place qu’il juge d’ailleurs susceptible dès qu’on parle d’elle, alors que «tout va de pire en pire». «Secret bancaire, manipulation des taux, etc. Quel est le modèle d’affaires de ces banques qui essayaient de tricher sur tout? Alors que les salaires restent incroyablement élevés et que tant d’argent rend les gens malades.»

Un indépendant solitaire

Indépendant, Lukas Hässig donne surtout l’impression d’être un solitaire lorsqu’il s’agit de travailler, même s’il partage son bureau avec d’autres indépendants, d’autres domaines, en se casant au fond d’un couloir. Quand on lui pose la question, il esquive d’ailleurs: «Grandir? Travailler avec quelqu’un d’autre? Il faudrait déjà voir quel est le but, quelle serait la stratégie? Pour l’instant, je ne sais pas encore où m’amènera ce projet.»

Ses détracteurs

S’il écrit encore dans plusieurs médias alémaniques, Lukas Hässig a aussi ses détracteurs dans la profession. Claude Bauman, cofondateur et rédacteur en chef du site d’information sur la finance Finews, estime ainsi «douteuse» la «façon de voir le métier» de Lukas Hässig, qu’il accuse de dénigrer des entreprises et des personnes qui n’ont rien à se reprocher. «Cette couverture n’est ni juste, ni engagée» et ne répond pas au «minimum requis pour faire du journalisme sérieux», a écrit le journaliste zurichois en octobre dernier à propos d’un article publié dans la «Handelszeitung» contenant une erreur, conduisant l’hebdomadaire à interrompre sa collaboration avec Lukas Hässig.


Profil

Juillet 1964 Naissance

1980-1983 Apprentissage à la Banque nationale suisse.

1987-1990 Bachelor en business administration.

1991 Entrée à Radio 24, puis à «Finanz und Wirtschaft» et à la «SonntagsZeitung».

1999-2001 Responsable de la communication de l’aéroport de Zurich.

2001-2006 «Facts», «Weltwoche», «Bilanz».

Juin 2006 Lancement de Inside Paradeplatz.

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