Le Temps: Suite à l’abandon du taux plancher, KPMG a estimé sur son blog que cette décision pourrait aussi affecter le montant des dividendes distribués au titre de l’exercice 2014. La décision est intervenue en janvier 2015, pourquoi certaines firmes devraient-elles déjà adapter leurs dividendes?

Lukas Marty: L’aspect décisif est de savoir si une entreprise dispose de suffisamment de moyens librement à sa disposition pour pouvoir verser des dividendes aux actionnaires. Cet examen est effectué normalement sur la base des chiffres au 31 décembre. Toutefois, ces moyens doivent encore être disponibles aussi au moment où l’entreprise verse ces dividendes aux actionnaires. Si une société constate – en raison des bouleversements intervenus sur les marchés des changes en janvier 2015 – que ces changements ont conduit à des pertes si importantes qu’elles ont épuisé une partie des bénéfices retenus en 2014, alors l’entreprise a l’obligation de réexaminer sa situation. Avant de décider du versement des dividendes, un examen réactualisé de son bilan est ainsi nécessaire.

– Comment les pertes liées aux devises peuvent-elles être estimées?

– Il faut distinguer ici entre les pertes directes et indirectes qui peuvent découler des modifications intervenues sur les marchés des devises. Les premières (directes) peuvent résulter par exemple d’une dépréciation des positions en euros ou en dollars figurant au bilan (créances, prêts, etc.). Les pertes indirectes peuvent, elles, résulter de tests de dépréciation de certains actifs (impairment tests) portant sur des valeurs matérielles ou immatérielles. Ou encore de goodwill figurant dans le bilan dont la valeur n’est plus la même qu’auparavant. Tout ce qui peut modifier la valeur de ses fonds propres doit être pris en compte.

– Certaines entreprises organisent leur assemblée générale en avril, mai ou juin et versent les dividendes peu après. Quelle influence pourrait avoir une détérioration des résultats au premier trimestre sur sa politique de dividendes?

– La question n’est pas de savoir si une société est dans les chiffres rouges ou noirs à la fin du premier trimestre. Elle est de déterminer si les nouvelles pertes subies en début d’année 2015 seraient si importantes pour affecter significativement le niveau des moyens librement à disposition de la société figurant dans son bilan.

– Est-ce réellement un risque actuellement?

– Cette question se pose seulement pour les entreprises qui ont des réserves limitées. Celles qui disposent de réserves très confortables résultant des années précédentes peuvent continuer à octroyer des dividendes à leur guise, même si elles devaient subir un ou deux trimestres de pertes en 2015. Je pense qu’il y aura peu d’entreprises en Suisse dont la politique en matière de dividende sera véritablement mise en danger. Beaucoup pratiquent une politique orientée sur le long terme, sans être affectées par les variations de court terme, qu’il s’agisse de fortes hausses de leurs résultats ou de pertes trimestrielles. Il est toutefois possible – surtout chez des sociétés de petite et moyenne taille – que des entreprises ne disposent pas de réserves suffisantes découlant des bénéfices accumulés lors des exercices précédents.

– Ces dernières semaines, pratiquement toutes les entreprises qui ont publié leurs résultats ont maintenu ou augmenté leurs bénéfices, en dépit du renforcement du franc. Comment expliquer cette résistance?

– Dans l’immédiat, je ne crois pas que la politique concernant les dividendes soit le souci numéro un des entreprises cotées en Suisse. Elles se préoccupent davantage de l’évolution de leurs marges et de leurs ventes.