Le 30 juin 2005, un gigantesque volume de 2,5 millions d'options d'achat (call) Swissfirst à 0,14 franc sont échangées en dehors des heures officielles de Bourse. Il s'agit d'un «call warrant» Swissfirst émis par cette dernière et coté à la SWX.

Le vendredi 9 septembre 2005, le volume hors Bourse sur ces mêmes options explose à nouveau à 1,675 million. Cette fois, le cours de ce contrat décolle immédiatement de 695%. Passe le week-end et, le lundi 12 septembre, Swissfirst annonce le rachat de Bank am Bellevue. Le 12 septembre, 825 000 calls seront échangés et autant le 13. L'option s'envole encore, puis culmine à 10,30 francs le 5 mai 2006, soit un gain de 2241%, ou 22 fois la mise d'avant fusion. Le lendemain, Swissfirst annonce que son bénéfice net a doublé grâce au rachat de Bank am Bellevue.

Tout cela, on peut l'observer sur l'unique option Swissfirst cotée à la SWX. Ce pourrait n'être, donc, qu'une infime partie de l'histoire: «Il est possible qu'il y ait eu plein d'options Swissfirst traitées hors Bourse, avant la fusion, ne figurant donc pas sur la plateforme SWX», explique un spécialiste des dérivés.

Les «options chaudes»

Au moment où la première arrestation intervient dans l'affaire Swissfirst, celle-ci dévoile une série de pratiques contraires à l'éthique qui ont cours «depuis la nuit des temps», d'après les vétérans du métier, entre gérants de caisses de pension et banques. Pour appâter les gérants institutionnels, certaines banques peu scrupuleuses ont pour habitude de leur offrir des «cadeaux» en échange de leurs ordres de bourse ou de la gestion de leurs avoirs.

Comment procèdent-elles? En leur offrant des rétrocessions non divulguées. Méthode la plus classique: le gérant est discrètement rémunéré sous forme de cash. Un montant lui est versé sur un compte offshore conçu de manière à brouiller la trace des transactions pour les autorités ou le fisc.

Lorsqu'un conseiller indépendant, par exemple, introduit une banque à un gérant de caisse de pension, certaines le remercient par des rétrocessions versées sur des panaméennes», confie une source qui connaît le métier de l'intérieur. Méthode la plus lucrative: les options bon marché, non déclarées. «C'est du revenu au noir», résume un trader.

L'«école Ebner»

D'où vient cette pratique? Les professionnels répondent à l'unisson: «C'est l'école Ebner.» Le financier zurichois Martin Ebner savait user des options et des tuyaux boursiers privés pour fidéliser ses bons clients. Cette forme de «graissage de patte» est la plus lucrative en raison de l'effet de levier des options, qui démultiplie les gains sur l'action sous-jacente.

Exemple: la banque conseille un titre. Si certains gérants institutionnels s'engagent à lui passer des ordres sur ce titre, ou encore lui prêtent des actions pour couvrir ces options, elle les remercie en leur offrant la possibilité d'acquérir, avant tout le monde, des «options chaudes», c'est-à-dire bon marché, pour leur propre compte. Elle émet donc à leur intention des options sur mesure. L'option X vaut par exemple 1,20 franc avec une volatilité de 20%.

La banque va par la suite pousser le titre à la hausse en faisant «bouger le marché». Elle le fait en procédant à une émission, publique cette fois, d'options X à 1,80 franc par exemple, avec une volatilité de 25%. «Ces dernières seront vendues dans les deux minutes si l'émetteur a la réputation de faire bouger les marchés, témoigne un praticien. Les clients à qui la banque a fait la faveur lui passeront encore quelques ordres, histoire d'amplifier la hausse.»

Quand leur warrant est au maximum, les clients du cercle privilégié s'en délestent souvent à plus de dix fois la mise. Si ces gérants peu scrupuleux ont acheté ces actions X pour leur caisse de pension, cette dernière n'aura profité que d'une fraction de leur profit personnel. Sans compter que la vente consécutive des warrants pour prendre leurs bénéfices individuels fait chuter les cours des actions détenues par les caisses, réduisant leurs performances.

Un «front runner»-né

Ces pratiques de «front running», Thomas Matter y a baigné dès sa tendre enfance, s'accordent à dire plusieurs sources. Le père du patron déchu de Swissfirst, qui gérait la caisse de pension de Roche, était un proche de Martin Ebner.

«La fascination qu'exercent les «gourous» de la Bourse comme Martin Ebner ou Thomas Matter vient de leur capacité à faire «bouger le marché», et de ce fait à enrichir du monde dans leur sillage, explique un vétéran du métier: si Ebner ou Matter appelaient des gérants institutionnels pour leur conseiller d'acheter des titres Roche, ces derniers savaient à coup sûr que le titre prendrait l'ascenseur.»

Un trader qui a côtoyé Thomas Matter en 1992 chez Merrill Lynch témoigne: «Certaines personnes qui achetaient systématiquement dans le sillage de Matter ont gagné 1 million ainsi!»

Pourquoi ces gérants ont choisi Swissfirst

Ces «cadeaux» pourraient expliquer pourquoi, en retour, Martin Ebner ou Thomas Matter avaient droit à certaines faveurs de gérants de caisses. Dans un cas cité par un professionnel, le gérant d'une importante caisse de pension romande avait en 2000 acheté avec une prime - et donc aux dépens de ses assurés - des parts de fonds peu performants de la BZ Bank de Martin Ebner, BK Vision et Pharma Vision, et empochait en échange un «kickback» ou rétrocession occulte.

Ce type de faveurs explique pourquoi certaines de ces grandes caisses de pension passent en priorité par telle petite banque zurichoise pour leurs transactions plutôt que par un grand établissement réputé. «Parfois, souligne un interlocuteur, on s'étonne que d'importantes caisses privilégient ces établissements opaques et à l'actionnariat flou.» Publica, caisse publique par excellence qui privilégie la sécurité, a ainsi fait le choix mystérieux de détenir en grandes quantités un titre aussi spéculatif que Swissfirst.

La dette de Thomas Matter

«Ces caisses avaient acheté des actions Swissfirst pour faire plaisir à Thomas Matter, car il avait su les récompenser discrètement au cours des années», assure un proche du dossier. Or l'action Swissfirst n'était pas une bonne affaire: son cours a cédé 35% entre 2001 et la veille du rachat. «Matter leur était redevable. Il leur a donc proposé de lui en vendre une partie, mais de gagner sur l'autre moitié. Et pour les récompenser personnellement, il a très bien pu leur proposer des options Swissfirst bon marché avant le rachat».

«Le front running était le langage naturel de Thomas Matter et de Jürg Maurer, le gérant de la caisse de Rieter, poursuit cette source proche du dossier, et cette pratique fournit l'explication la plus plausible à la fortune que Maurer et d'autres ont pu amasser aussi rapidement.»

D'autant qu'il s'agit de gains non déclarés. D'après une personne bien informée à Zurich, Jürg Maurer gérait son propre portefeuille d'investissements en parallèle à la caisse de Rieter («parallel running»): «Tout le monde savait qu'il profitait pour son compte des informations privilégiées de Swissfirst.»

Faire de l'argent en tant que négociant professionnel de titres implique une imposition sur les gains en capital. Les «parallel runners» déclarent donc rarement. «Un gérant qui décide de déclarer ses gains se voit taxé à 50%, selon un professionnel. C'est pourquoi il fera plus volontiers déclarer ces gains par un membre de sa famille.»

Au final, ce sont les assurés qui paient la facture de ces cadeaux occultes. La preuve: le 2e pilier coûterait 12 francs de frais administratifs pour 100 francs investis, contre 1 franc pour l'AVS, selon Eric Maugué, spécialiste de la prévoyance professionnelle cité dans Mise au Point fin août sur la TSR. «Cela est dû à cette culture de connivences, de titres achetés et vendus en sous-main», conclut notre source.