Ereintant, le métier d'étudiant? Oui, à en croire une étude de l'Université de Genève. Les «meilleures années de la vie» ont presque l'air de tourner au cauchemar. Les autorités académiques veulent d'ailleurs contenir l'inflation de consommation médicale qui sévit parmi leurs étudiants, liée, semble-t-il, aux difficultés de leur condition.

Bouclée au printemps 1998 mais restée confidentielle, cette Etude sur les besoins de santé des étudiants à l'Université de Genève a été menée par le docteur Patrick Bovier, à l'Institut de médecine sociale et préventive, encadré par huit experts médicaux et universitaires. Elle compte un questionnaire à l'adresse des instances universitaires et de professionnels de la santé ainsi qu'un autre envoyé à un échantillon d'étudiants. Avec respectivement 67 et 64% de réponses, les résultats sont considérés comme «satisfaisants».

La principale surprise des résultats vient du fait que «les étudiants sont de grands utilisateurs de services médicaux», observent les enquêteurs. Ils annoncent, pas moins, 9,4 consultations médicales par personne et par année. Attention, fait remarquer le docteur Louis Loutan, du groupe d'experts: «Nous avons intégré toutes les formes de services médicaux et paramédicaux.» Par «consultation», il faut donc inclure la séance chez le médecin généraliste familial comme chez le physiothérapeute ou le sophrologue. N'empêche: à près de dix consultations par an, on peut se sentir «très surpris», concède le médecin. Ce d'autant que les étudiants sont plutôt jeunes et qu'ils proviennent de milieux socialement plus favorisés. Réalisée avec des critères certes plus stricts, la moyenne nationale est de 5,3 consultations par année, la genevoise 5,8.

Le succès des psy

Autre conclusion étonnante, la part des psychologues et psychiatres dans cette fréquentation des professionnels de la santé. Un étudiant genevois sur dix y recourt. A propos de la dépression, les auteurs vont jusqu'à dire que «la condition d'étudiant semble un terrain propice à cette pathologie». Les personnes les plus touchées sont les femmes et les jeunes de moins de 25 ans. Les étudiants en lettres et… en psychologie affichent le plus grand nombre de rendez-vous chez leur psy. Lorsque les experts dressent un «score de santé mentale» obtenu par la corrélation de plusieurs réponses au questionnaire, ils obtiennent les meilleurs résultats en médecine et en sciences, les moins bons en lettres et en droit, mais les nuances sont subtiles. Pourquoi un tableau si noir? «Le stress, l'anxiété», répondent en chœur les étudiants interrogés, leurs aînés et les experts. En particulier les inquiétudes liées à l'emploi et aux difficultés de trouver un travail à la sortie de la Faculté, ainsi qu'au financement des études elles-mêmes. Les experts estiment d'ailleurs que les problèmes d'argent constituent «une cause d'exmatriculation fréquente».

Sur le plan somatique, les conclusions de l'enquête sont moins surprenantes. Sauf peut-être sur la question de l'alcool, les enquêteurs constatant que «17% des étudiants présentent des signes de dépendance potentielle vis-à-vis de ce problème», ce qui paraît élevé mais rejoint nombre de constantes épidémiologiques. Les autres préoccupations souvent citées sont le mal de dos, les troubles alimentaires (anorexies et boulimie occupent toujours le devant de la scène) et le virus du sida. L'usage du préservatif est toutefois jugé «satisfaisant» par rapport aux objectifs de la Santé publique genevoise.

Contenir l'inflation médicale

Que faire de tels chiffres, même s'ils reflètent bien une réalité de la condition étudiante? «Contenir cette forte demande en services médicaux par une bonne information», note Louis Loutan. Suivi en cela par la Division administrative et sociale des étudiants de la haute école, et récemment par le rectorat, qui compte renforcer l'Antenne santé de l'Université. Constituée il y a quatre ans, composée d'une infirmière à mi-temps, celle-ci recevra les fonds pour engager un médecin, à mi-temps aussi, «spécialisé en santé publique», annoncent les autorités académiques. Cette antenne devrait donc jouer aussi le rôle de gare de triage auprès de laquelle les étudiants anxieux trouveront la voie à emprunter pour rencontrer tel ou tel spécialiste.

Reste évidemment le nécessaire volet de la prévention, encore peu répandue dans les universités suisses. Genève s'est bien distinguée en matière de tabagisme avec son plan «Université sans fumée», mais les besoins demeurent grands. Louis Loutan cite pour exemple les cours de «gestion du temps et du stress» dispensés aux «bleus» à l'Université de Lausanne: «Les étudiants constituent une population bigarrée, ce qui rend inutile de vouloir dispenser un message préventif à tout le monde.» Ainsi, les nouveaux arrivants, d'autres cantons ou de l'étranger, devraient pouvoir bénéficier de «conseils spécifiques». Pour leur rendre le début de leur séjour universitaire un peu moins stressant que la suite.