Nutrition

Luo Fei: «Genève va nous servir à lancer les futurs aliments pour bébés en Chine et en Europe»

Le milliardaire chinois a converti son pays aux vertus des bactéries vivantes censées stimuler le système immunitaire et favoriser la digestion. Sa multinationale, qui s’est depuis diversifiée dans le lait pour nourrissons et les compléments alimentaires pour adultes, vient d’installer au bout du Léman un centre de recherche baptisé Biostime Institute for Nutrition and Care. Entretien exclusif

Le Campus Biotech Innovation Park à Genève compte depuis ce lundi un nouveau locataire: le groupe Biostime, champion chinois de la nutrition et des soins pour adultes et bébés. Soutenue et accompagnée par le GGBa, l’agence de promotion économique de Suisse occidentale, cette implantation promet de renforcer les partenariats scientifiques entre la Suisse, l’Asie et l’Europe. Elle marque surtout le premier pied à terre de Biostime hors de Chine, le principal marché au monde en matière de lait infantile, représentant la moitié des 50 milliards de francs dépensés chaque année à l’échelle planétaire dans ce secteur.

Lire aussi: La famille Campus Biotech à Genève s’agrandit

Le groupe chinois, partenaire notamment de la Scuderia Ferrari F1 et qui compte parmi ses égéries Nicole Kidman, a dégagé plus d’un milliard de francs de chiffre d’affaires en 2016. Coté la bourse de Hongkong, il ne commercialise que des produits haut de gamme. A destination notamment des 20 millions de nouveau-nés qui voient le jour chaque année en Chine, et que les parents n’hésitent pas à nourrir au prix fort: entre 30 et 50 francs la boîte de substitut au lait maternel, version premium. Rencontre exclusive à Genève avec son fondateur, le milliardaire Luo Fei, entouré de Patrice Malard, président de la nouvelle plateforme genevoise baptisée Biostime Institute for Nutrition and Care (BINC), ainsi que de Laetitia Garnier, responsable de la stratégie de la multinationale.

Le Temps: Que représente le groupe Biostime?

Luo Fei: Nous sommes le leader des compléments alimentaires probiotiques et des formules de lait infantile premium en Chine. Nous employons près de 3000 salariés directs, pour plus de 6000 collaborateurs indirects dédiés à la vente.

- Pourquoi avoir choisi Genève pour installer votre premier centre de recherche hors de Chine?

- Outre la présence du siège régional de Procter & Gamble – pour le coup associé à Teva Pharmaceutical Industries –, avec lequel nous avons un partenariat commercial et dont nous avons rencontré les dirigeants ce lundi, nous souhaitons y renforcer notre réseau scientifique en Europe. Ce continent, qui nous fournit l’essentiel de nos ingrédients, abrite déjà deux de nos trois laboratoires [ndlr: Guangzhou, Toulouse et Moorepark, en Irlande].

- Quel est votre objectif au bout du Léman?

- Nous prévoyons de lancer des appels à projet, plus particulièrement dans le domaine des microbiotes, des probiotiques et des agents anti-infectieux, des liens entre la nutrition et le développement du cerveau, ainsi que de la nutrition personnalisée par rapport au lait maternel. Dans l’idée de développer depuis le Campus Biotech les produits de demain, en s’adossant au vivier romand et helvétique [ndlr: bassin d’emplois, grandes écoles, industrie pharmaceutique, multinationales spécialisées dans l’alimentation, start-up innovantes, etc.], en parfaite adéquation avec l’univers et le marché de la petite enfance.

- Prévoyez-vous d’ouvrir, à terme, une antenne commerciale en Suisse?

- Ce n’est pas exclu, nous y réfléchissons. Mais dans l’immédiat, nous pensons engager du personnel de recherche, dont la mission sera notamment de répliquer le mieux possible le lait maternel, qui reste l’aliment le plus approprié pour les nourrissons. Tout le défi consiste à définir une formule pour un coût raisonnable, mais contenant un maximum d’ingrédients bénéfiques – il y en a pour l’heure plus d’une cinquantaine – pour le nouveau-né. Notre nouvelle plateforme genevoise servira donc dans un premier temps de courroie de coordination, soit une tête de pont centrée sur la nutrition, la psychologie et les soins à la personne, notamment entre la Suisse et la Chine.

- Quels sont vos publics cibles?

- Nous opérons sous deux marques: Biostime et Swisse. La première concerne les femmes enceintes, les jeunes mères et leurs nourrissons [ndlr: aliments, hygiène corporelle, biberons, tétines, couches-culottes, etc.]. L’autre vise toute la population adulte, que ce soit au niveau de la nutrition ou des produits cosmétiques. Le tout, sur un segment haut de gamme qui, contrairement au marché de masse, reste en très forte croissance.

- L’allaitement au sein est-il très répandu en Chine?

- Environ 70% des bébés de moins de 3 mois sont nourris avec des formules en poudre, exclusivement ou en alternance avec le lait maternel. Ce taux, historiquement très haut, s’explique notamment par le fait que ce sont traditionnellement les grands-parents qui élèvent l’enfant – jusqu’à récemment – unique. 

- Vendez-vous vos articles uniquement en ligne?

- Non. Pour Biostine, notre principal canal de distribution est constitué de magasins spécialisés. Viennent ensuite les pharmacies et, dans une proportion grandissante, Internet avec plus de 1.5 million de mamans membres actives de notre programme de fidélité. En revanche, Swisse est déjà à 50% écoulé sur la Toile. C’est d’ailleurs la marque phare d’Alibaba dans la catégorie santé.

- Comment se fait-il que votre chiffre d’affaires a bondi en 2016 de 35%, contre près de 260% pour votre bénéfice?

- Ces chiffres découlent du rachat de Swisse en 2015, pour plus d’un milliard de francs. Ce leader australien des compléments alimentaires pour adultes, nous a permis de nous diversifier, de davantage nous ouvrir à l’international et de développer un nouveau segment qui représente aujourd’hui 41,2% de nos activités, un taux appelé à tutoyer prochainement les 50%. En réalité, l’an dernier, nous avons connu une croissance modérée à un chiffre, contre une évolution marquée à deux chiffres les années précédentes. Mais nous sommes très confiants pour l’avenir, en raison de l’assouplissement de la politique de l’enfant unique en Chine, du développement des réseaux de pharmacies ainsi que de la forte poussée du commerce électronique.

- Le changement de réglementation en Chine, obligeant dès la fin de cette année les producteurs de substitut au lait maternel d’enregistrer leur formule, constitue-t-il un frein à votre essor?

- Le gouvernement cherche à rationaliser l’industrie par la qualité ce qui est une très bonne chose. Ceci devrait entraîner une consolidation du marché et la disparition de nombreux acteurs de petite taille sur plus d’un millier de marques actuellement en circulation. La Chine, qui a connu des scandales à répétition, avec un pic atteint en 2008 suite au lait contaminé à la mélamine, dispose aujourd’hui des normes sanitaires les plus exigeantes de la planète. C’est dans ce pays que l’on trouve aujourd’hui les formules de lait en poudre les plus sophistiquées au monde. Nestlé, par exemple, utilise ce marché pour y tester ses dernières innovations, avant de les commercialiser dans d’autres régions.

- Êtes-vous présents ailleurs qu’en Chine et en Australie?

- Nous vendons également nos produits à Hong Kong, Singapour et aux Etats-Unis, où nous avons racheté en 2015 Healthy Times, une société californienne spécialisée dans les aliments bébé bio. Mais aussi en Italie, au Royaume-Uni et en France, où nous avons acquis Dodie, une marque phare d’accessoires pour les jeunes mères et leurs bébés. Nos formules de lait infantile sont produites et conditionnées à 100% en France et au Danemark. Nous sommes notamment le premier actionnaire de la coopérative laitière d’Isigny-Sainte-Mère, dans le Calvados, et avons des parts dans Arla, l’un des plus importants groupes laitiers au monde basé à Aarhus, au Danemark.

- Envisagez-vous d’autres acquisitions de sociétés?

- Nous sommes dans une phase de consolidation et d’intégration des synergies résultant de notre croissance exogène. S’il n’est pas impossible de procéder à d’autres rachats à partir de 2019, nous préférons pour l’heure nous concentrer sur notre réservoir de croissance endogène, qui reste encore très important.

Publicité