Emploi

Dans l’usine à gaz des entrepreneurs

Avec le durcissement du monde du travail, la figure du travailleur indépendant a peu à peu acquis une dimension mystique. Au point d’alimenter une bulle du coaching entrepreneurial

Ils sillonnent les soirées réseautage, les ateliers business model canvas ou les hackathons. Tous, sont porteurs d’une idée qui va révolutionner le marché. Certains ne se feront pas prier pour se lancer dans de grandes diatribes sur leur projet. D’autres, plus méfiants, préféreront ne «pas trop en dire, pour ne pas me faire piquer le concept». Ils ont en commun de croire à l’avènement du travail indépendant et au déclin du salariat tel que nous le connaissons.

Ils – ces entrepreneurs, autoentrepreneurs ou consultants indépendants autodéclarés – sont de plus en plus nombreux à croire aux vertus de la «gig économie», soit la généralisation des contrats attribués, sur mandat, à des travailleurs indépendants. Mais, dans l’économie 4.0, les places sont chères.

L’entreprenariat pour chômeurs

Les fonctionnaires des Offices régionaux de placement en savent quelque chose. A Genève, les chômeurs ont la possibilité, depuis quelques années, de suivre des cours d’entreprenariat. Et ils sont nombreux à croire en l’adage: «Si tu ne trouves pas le job de tes rêves, crée-le». En 2016 quelque 400 personnes sont passées par les modules «NewStart», mis en place par la société privée OTP et répartis sur six semaines. Seules les personnes au bénéfice de l’assurance-chômage y ont accès, il n’est pas possible de s’y inscrire pour se mettre à son compte.

Le Temps a suivi l’un de ses cours. On y enseigne l’étude de marché, le pitch ou l’élaboration du modèle d’affaires. Difficile pourtant d’entrer en contact avec les participants. «Etre au chômage renvoie une image d’assisté, alors que l’entreprenariat se construit sur une dynamique positive. On n’a pas envie de dire à nos futurs clients qu’on ne trouvait pas d’emploi», explique d’un des bénéficiaires de la formation qui souhaite créer son propre studio de modélisation 3D. Dans la nouvelle économie, mieux vaut entreprendre qu’être en recherche d’emploi.

Un cabinet d’hypnose

Seul David Drapeau, 43 ans, originaire de Toulouse, a accepté de nous parler ouvertement de son projet. Après avoir travaillé comme directeur informatique dans une grande entreprise, il ambitionne désormais de faire décoller son cabinet Hypnoconseil. Il corrige tout de suite: «Je ne suis pas un gourou. Mon but est de démystifier l’hypnose pour l’amener dans un cadre professionnel.» Pour cette adepte de l’hypnose ericksonienne, l’une des clés pour améliorer la vie sur son lieu de travail.

David Drapeau n’a pas eu besoin de pousser trop loin les réflexions concernant son modèle d’affaires. Il affirme: «Je disposais déjà d’une clientèle grâce à mon précédent emploi. Il ne me faudra pas des centaines de clients, j’aspire à en fidéliser quelques-uns pour travailler sur la durée.» Ses neuf autres camarades sont moins bavards. A la fin du cours, certains accepteront tout de même de parler de leur secteur d’activité – énergie renouvelable, épicerie ou pâtisserie – sans toutefois donner trop de détails. «Nous n’avons pas la prétention d’inventer le nouveau Facebook, mais simplement d’arriver sur le marché avec un angle de vue légèrement différent», justifie un participant. «Après tout, Starbucks s’est davantage imposé par son Wifi que par son café.»

Rebondir suite à un licenciement

Le formateur du jour, Paul Doy, a lui-même bénéficié il y a quatre ans du module «NewStart»… Avant de devenir conseiller indépendant. «L’avantage de cette formation c’est qu’on peut tester ses projets. On peut tomber sans avoir peur de se faire mal.» Malgré une vague de projets food trucks, Paul Doy croise tous types de profils dans ces cours, de 22 à 64 ans: «Il y a ceux qui ont décidé de ne plus avoir de patron, d’autres qui mûrissent un projet depuis des années…»

Il n’empêche. Le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) établit une relation directe entre l’évolution du taux de chômage et la création de nouvelles entreprises. Le directeur de Fondetec Jérôme Favoulet aussi. L’organisme genevois qui finance des projets entreprenariat, reçoit 20% de demandes supplémentaires chaque année, depuis 3 ans. «On ne peut plus s’imaginer aujourd’hui effectuer toute sa carrière dans la banque. A l’avenir, il y aura toujours plus d’indépendants.»

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Des vagues d’entrepreneurs, il en vient d’ailleurs à chaque grosse restructuration: Merck Serono, HSBC ou Richemont. «D’autant que les licenciés repartent avec une petite enveloppe leur permettant de se lancer dans un nouveau projet», confirme Jérôme Favoulet. Son incubateur a reçu une dizaine d’anciens employés de Merk Serono.

Des profils très spécifiques

La fondation Eclosion a même été créée par la Ville de Genève dans la foulée du départ de la filiale pharmaceutique qui a laissé 1250 personnes sur le carreau en 2012. «Eclosion a accueilli une partie des sociétés actives dans les biotechnologies qui se sont créées suite à la fermeture du site. Il faut avoir une discipline encore plus stricte pour écarter les projets peu prometteurs lorsque le contribuable est derrière», explique Monica Malcarne, l’une des administratrices. En parallèle, la Vaudoise a également lancé son propre concours «Génération Entrepreneur» qui a une portée plus généraliste. «Dans le cadre d’Eclosion, nous accueillons surtout des scientifiques avec une expertise pointue dans les sciences de la vie.»

Car, dans l’entreprenariat, les stéréotypes ont la vie dure. Exit: les geeks de la génération Y, les universitaires rebelles et les autodidactes. A la Fondetec, les entrepreneurs sont âgés de 40 à 45 ans, affichent des profils «hypertechniques et sont, la plupart du temps passés par l’industrie, les secteurs des medtech ou des cleantechs», détaille Jérôme Favoulet.

Globalement, le constat est le même. Parmi les nouvelles entreprises suisses, 27% sont actives dans le secteur de la santé ou de l’éducation. Et seul 5,4% dans les technologies de l’information. La génération 18-24 ans y est sous-représentée, selon l’étude Global Entrepreneurship Monitor, réalisé par la Haute école de gestion de Fribourg.

«L’ubérisation» de tout

Dans la nouvelle économie, il semblerait pourtant que tout un chacun peut s’improviser entrepreneur et «ubériser» les coiffeurs, les baby-sitters ou le marché de la lessive. A défaut, une légion de coach, professeurs et consultants vous offriront leurs services. Et ce, dès le plus jeune âge. Il est désormais possible de suivre des cours d’entreprenariat dès 6 ans. Un concept dont se disputent âprement la paternité les fondateurs de Graine d’entrepreneur et de Junior entrepreneur. Ce qui n’a pas empêché certaines écoles privées d’inclure cette formation dans leur cursus obligatoire.

Autre indicateur: la profusion d’incubateurs, accélérateurs pour start-up et parcs technologiques en Suisse romande. Il y en aurait une soixantaine rien que sur le canton de Vaud. Genève compte officiellement cinq incubateurs et quatre organismes d’aide au financement mais l’Internet regorge de coach pour entrepreneurs qui servent sur place ou livrent à domicile.

La moitié ne passe pas les cinq ans

Pour Vincent Pignon, chargé de cours à la Haute Ecole de Gestion de Genève: «N’importe qui peut s’improviser coach pour entrepreneurs. C’est devenu un buzz-word.» Face à cette marée, celui qui est aussi président de l’Association suisse de crowdfunding, a aussi choisi de lancer son propre cursus de création d’entreprise. Petite particularité: il s’adresse également aux «accompagnateurs» des entrepreneurs. «En tant que coach, on a aussi une responsabilité envers le premier cercle d’investisseurs: les family, friends & fools (famille, amis et fous ndlr.). Si on ne maîtrise pas tous les éléments, on peut être nuisible au projet.»

Et des projets qui échouent, il y en a. En 2016, les ouvertures de procédure de faillite ont progressé de plus de 2% à 14 860, selon les derniers chiffres de l’Office fédéral de la statistique. La région lémanique est la plus touchée. A cinq ans, le taux de survie des entreprises est de 50%, toujours selon l’OFS. Quelque 45% des projets de start-up se solderaient même par une perte sèche, selon les estimations du magazine Bilan, qui cite des professionnels du capital-risque.

Loin des mythes entrepreneuriaux

Roman Bourquin est agacé par le mysticisme entourant la figure de l’entrepreneur. Et aussi par tout l’écosystème qui gravite autour. Dans le tournant des années 2000, ce Genevois a lancé Mario Pizza. Une incursion dans le monde de la restauration qui lui avait valu à l’époque un article dans PME Magazine… Avant d’échouer, et de retrouver son travail de physiothérapeute. «Parmi tous ces coach en entreprenariat, combien ont déjà monté une boîte? Combien ont eu une idée qui fonctionne?» Pour lui, la recette miracle n’existe pas: «Le projet d’une nuit, ça n’existe pas. Il n’y a rien de poétique dans l’entrepreneuriat. Vous avez plus de chances de gagner au loto que de lancer le nouveau Twitter. Et encore Twitter ne fait pas d’argent!» Il aura fallu 10 ans à Roman Bourquin pour faire décoller EasyGiga sa start-up d’hébergement de sites d’entreprises.

Retour chez NewStart. A l’issue du deuxième module, les candidats dont le modèle d’affaires a été approuvé (par une commission) sont libérés des recherches personnelles d’emploi pendant 90 jours afin de lancer leur entreprise. Seule une minorité parvient à cette phase. Sur 12 participants qui se lancent dans l’aventure, seuls deux iront jusque-là, calcule Paul Doy. Mais, pour le formateur, l’essentiel est ailleurs: «Les apprentis entrepreneurs développent des compétences qui leur sont également utiles dans leur recherche d’emploi. Si certains nous quittent en formation c’est justement parce qu’ils retrouvent du travail.» Autrement dit, apprendre à devenir indépendant pour devenir un meilleur salarié.

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