Quatre rochers. Peut-être plus d’une tonne par bloc. Pour ne pas abîmer l’allée pavée, ils sont disposés sur de petites planches déjà écrasées. A la place de la baie vitrée qui accueillait les visiteurs se trouvent désormais d’épais panneaux en métal gris. Une forteresse, dans ce quartier tranquille de l’est du Locle, qu’une voiture ne pourrait plus franchir.

La manufacture de montres à complications Renaud et Papi – qui n’a pas répondu à nos appels – a pris des mesures suite à l’attaque du mois passé. Au matin du 3 juin, peu avant 7 heures, des malfrats ont défoncé l’entrée de la fabrique à l’aide d’un puissant 4x4 volé quelques heures plus tôt dans la région vaudoise. Une agression de plus dans cette région paisible, contre une industrie victime désormais du grand banditisme.

«Augmentation sensible»

La liste des cambriolages depuis le début de l’année dans l’Arc jurassien ne cesse de s’allonger. Point commun: les entreprises visées travaillent directement ou indirectement avec l’industrie horlogère. Pour n’en citer que quatre: Corum (à La Chaux-de-Fonds, le 10 mai et le 30 avril), Rama Watch (à La Neuveville, le 5 février) et Audemars Piguet (au Brassus, le 5 février également).

Que ce soit durant la fête des promotions du Locle, aux soupers entre amis ou aux rencontres professionnelles, dans l’Arc jurassien, les anecdotes pleuvent: «Dans ma boîte, le mois passé, on a installé des caméras de surveillance sur chaque coffre», «dans la mienne, il y a de petites affichettes qui promettent une récompense de 5000 francs à qui dénoncera l’employé qui a participé au cambriolage», «les poignées de fenêtre dans nos ateliers ont été enlevées»… De nouvelles mesures, internes comme externes, qui témoignent d’un changement de climat dans la branche.

Fabio Benoît, le commissaire chargé des affaires de casse à la police neuchâteloise, dévoile les statistiques. Pour les cambriolages, dans le seul domaine «industrie-fabrique-atelier» du canton de Neuchâtel, on dénombre 34 attaques en 2008 et 38 en 2009. Après, tout s’accélère: 67 en 2010, 70 en 2011 et, au 24 juin 2012, 25. «Il y a eu une augmentation sensible ces dernières années, peut-être grâce à la libéralisation du marché de l’or et de la prise de valeur du métal. Un kilo à 50 000 francs, ça fait des envieux», détaille Fabio Benoît.

«Très souvent, les cambrioleurs sont des banlieusards lyonnais, jeunes et inconscients, qui piquent des voitures pour faire le coup», poursuit le policier. Mais les Lyonnais ne sont pas les seuls qui inquiètent les entrepreneurs de la ­région: «Certains employés indélicats soustraient des déchets d’or sur leur lieu de travail sans que cela ne se remarque facilement», continue Fabio Benoît. De l’or est parfois ainsi retrouvé alors que personne n’en a constaté la perte. Fin juin, 2,5 kilos de métal jaune ont ainsi été retrouvés dans un champ en Argovie. Personne ne les a réclamés.

Valises pleines d’or

«J’étais fier de ma boîte, j’aimais bien la montrer. Aujourd’hui, je ne tiens plus à ce que l’on parle de nous, je préfère rester anonyme.» Le patron d’une entreprise cambriolée récemment ne veut plus voir son nom dans la presse.

«Cette dernière année, nos coûts liés à la sécurité ont plus que doublé», affirme un autre directeur de la région, sous-traitant de nombreux horlogers locaux. Sa PME, qui emploie 400 personnes en Suisse, est très active dans le domaine des métaux précieux. Il reprend: «Le transport a toujours été sécurisé, mais depuis une année nous disposons de véhicules blindés. Et, ces derniers mois, on a rajouté différentes chicanes dans l’accès à nos métaux.» Dans la voix, de l’inquiétude: «Je suis soucieux. Et triste. Surtout pour mes collaborateurs, les traumatismes psychologiques peuvent être très violents.»

«On a saisi des téléphones et des ordinateurs où l’on constate que des jeunes de Lyon ont fait des recherches sur des manufactures horlogères des montagnes neuchâteloises», reprend Fabio Benoît. S’il existe encore des chefs d’entreprise qui se promènent dans la région avec des valises pleines d’or, le policier assure que «des mesures ont été prises. Mais, regrette-t-il, les petits patrons n’ont parfois pas l’envie ou les moyens d’investir dans la sécurité.»

«Avant, le transport de métaux précieux se passait un peu à la «bric-broc», se rappelle Luc-Francis Martignier. Aujourd’hui, les données ont changé, il faut de nouvelles solutions», confirme ce transporteur de valeurs, dont l’entreprise MSE-VMI s’occupe de convoyer des métaux précieux tous les jours dans l’Arc jurassien. Un changement remarqué également du côté de la police, «qui est devenue très forte au niveau technique et technologique. L’échange d’informations (par exemple d’ADN) va toujours plus vite avec les polices étrangères», se réjouit Fabio Be­noît.