Finance durable

Le Luxembourg et Londres ont un atout politique

Angela de Wolff, cofondatrice de Sustainable Finance Geneva, veut faire de la finance durable un modèle d’affaires pour la Suisse, au moment où certains pays de l’UE créent des structures de fonds sur ce sujet

La Suisse gère 48 milliards de francs en finance durable dans son sens le plus étroit, mais si l’on se limite à un filtre négatif, par exemple en excluant des secteurs comme le tabac ou l’armement, les actifs grimpent à 750 milliards, soit environ 10% du marché européen. La Suisse gère aussi 30% du marché européen de la microfinance.

A Genève, Sustainable Finance Geneva (SFG), cofondée par Angela de Wolff, regroupe les acteurs actifs dans la finance durable, du private equity à la microfinance, des banques aux conseillers indépendants et elle est soutenue par Genève Place Financière, la Fondation pour Genève ainsi que par l’Etat. C’est la plateforme incontournable de la région lémanique qui recense près de 25% des avoirs «durables» gérés en Suisse, selon notre interlocutrice. La finance durable couvre toutes les activités du secteur bancaire, dont le crédit ou le négoce. L’investissement responsable est plutôt associé aux pratiques de gestion d’actifs. Angela de Wolff, également associée de Conser Invest – spécialiste en investissement durable – répond aux questions du Temps.

Le Temps: Est-ce que la finance durable atteint la taille critique?

Angela de Wolff: Nous parlons de 10 000 milliards d’euros en Europe. Ce montant important est le fait d’approches durables dites d’exclusion (renoncer aux tabac, alcool, armement, par exemple) et d’intégration. Ces dernières se réfèrent à l’intégration des facteurs ESG en complément à l’analyse classique, ce qui mène à une sélection de titres de sociétés bien gérées à long terme. Une autre approche essentielle est dite «best in class», laquelle se traduit par l’établissement d’une liste des meilleures sociétés d’un secteur.

Un exemple: Wal-Mart ne serait pas retenu dans une approche «best in class», au contraire peut-être de Danone ou de Cosmetica Natura, au Brésil, qui respecte entièrement la biodiversité, lance des initiatives pour réduire ses émissions de CO2 et encourage les énergies durables. Mais dans une approche d’intégration, Wal-Mart apporte certaines réponses aux enjeux environnementaux et peut faire partie d’un fonds dit d’intégration. Les entreprises «best in class» ont le durable dans leur ADN, celles que l’on inclut dans une approche d’intégration ont plutôt une logique d’optimisation financière.

– La finance durable a-t-elle besoin d’un soutien étatique et de lois telles qu’à Genève ou Vaud, où l’on oblige les caisses publiques à prendre en compte cet aspect?

– Il y a du bon sens à faire de la finance durable, et cela devrait suffire. Mais l’investisseur reste souvent sur des préjugés de performance, il craint des contraintes supplémentaires et, est donc moins ouvert à l’innovation. On le voit bien entre la Suisse et l’Europe. En Suisse, les institutionnels, hors des caisses publiques, sont moins enclins à opter pour l’investissement responsable. Sans ajouter des obligations légales, il faut favoriser la transparence, le partage des connaissances et une traçabilité. En Europe, le fonds souverain de Norvège et les deux plus grandes caisses des Pays-Bas sont à l’aise avec ce concept et le déclinent dans leurs diverses classes d’actifs. Il ne faut pas être trop réglementé, mais, sans incitation, on court le risque d’être en retard.

– La recherche en finance a montré les mérites financiers et la performance de l’approche durable. N’est-ce pas une incitation suffisante?

– Le rendement de l’approche durable n’est pas inférieur à celui de l’approche classique, mais il n’est pas meilleur non plus. Il est difficile à mettre en évidence cet impact positif, d’autant que nous nous adressons à des investisseurs et des analystes de formation classique. Il faut un effort intellectuel et moral pour comprendre qu’on améliore les pratiques des entreprises de manière directe et indirecte. L’évaluation est qualitative.

– L’analyse environnementale remonte au début des années 1990. N’est-elle pas présente dans toutes les banques?

– L’information ESG devient aisément accessible tant auprès de sources comme Reuters ou Bloomberg que MSCI. C’est devenu un ingrédient utile dans la gestion d’actifs. La formation à la finance durable a également trouvé sa place dans les cours d’analystes CFA et à l’université. Avec notre association, la formation bancaire et l’Université de Genève ont créé un module de formation en finance durable. Mais le nombre de spécialistes n’a pas augmenté, parce que les instituts financiers n’ont pas développé de larges compétences.

Genève, grâce à votre association, est un réel centre de compétence. Mais quelle est la position de la Suisse à ce sujet? Ne vouliez-vous pas en faire un leader du durable?

– Historiquement, la Suisse a été un pionnier dans la prise en compte de ces éléments, notamment dans une approche d’intégration. Moins fondée sur un point de vue éthique, mais vraiment dans une logique d’affaire à long terme. Genève s’est très tôt transformée en un centre de référence pour la microfinance et ce que l’on nomme l’«impact finance». On estime à 30% la part mondiale de la microfinance commerciale gérée à partir de la Suisse. Entre les organisations gouvernementales et la finance, Genève est idéalement placée. SFG a coordonné et valorisé ces acteurs. Néanmoins, nous restons modestes en termes d’actifs sous gestion. Je constate que la Suisse a de la peine à monter en puissance alors que notre expertise est souvent sollicitée par d’autres places. Le Luxembourg et Londres accélèrent sur cette voie et profitent, eux, d’une volonté politique affichée. Ces initiatives cherchent à attirer les fondations. Le Luxembourg veut devenir la capitale de l’«impact investing». L’Europe crée de nouvelles structures de fonds dédiés à des produits avec un impact ESG positif, des fonds plus faciles à monter et qui profitent d’un accès à toute l’UE. L’Europe se donne les moyens et les outils de sa politique.

Quel est l’avantage réel de ces nouveaux fonds européens?

– Cette nouvelle structure simplifiée s’appelle EuSEF, Fonds d’entrepreneuriat social européen, et a été lancée en avril. Un tel fonds doit incorporer 70% d’entreprises avec un impact social positif. On parle ici de «corporate benefit». Ces entreprises doivent indiquer dans leurs statuts leur mission au sein de la société.

– Mais une nouvelle catégorie de fonds permet-elle de devenir leader de la finance durable?

– Non, mais ces fonds sont favorisés dans la distribution à l’ensemble de l’Europe. Ils disposent du passeport européen. C’est un élément critique pour promouvoir ces fonds. L’UE demande aussi aux caisses de pension d’indiquer si elles ont une philosophie d’investissement responsable. C’est la notion de «comply or explain». La dimension innovante suisse ne suffit plus. Elle doit se donner les moyens de maintenir son savoir.

– La Suisse, avec de nombreux family offices et de très grandes fortunes, ne suit-elle pas la même tendance?

– C’est moins clair. La finance durable est principalement soutenue par les caisses de pension et les fonds de réserve. Chez les grandes fortunes, on estime à 14% la part des avoirs investis avec une sensibilité durable, soit plus de 1000 milliards d’euros en Europe. La croissance de ce type d’investissement se nourrit donc de la création des nouvelles fortunes et de l’élargissement de l’allocation ESG.

L’an dernier, vous aviez des projets ambitieux pour la Suisse. Sont-ils en bonne voie?

– Oui, SFG a initié le dialogue avec ses homologues à Zurich, ainsi que des représentants politiques et économiques pour promouvoir le développement de la finance durable en Suisse.

– L’idée d’une Suisse en centre de compétence durable s’éloigne-t-elle?

– En aucun cas, mais SFG ne peut pas le faire tout seul. Il faut joindre nos forces entre la région lémanique, Zurich et Berne. Comme les associations sont faites de bénévoles, le temps peut paraître long.

– Qui doit s’inscrire dans cette coordination?

– Tous les acteurs, qu’ils soient associatifs, privés ou politiques. Les questions abondent: quelle transparence est nécessaire aux fonds de durabilité? Faut-il un label? Faut-il des informations standardisées? Les sociétés doivent-elles publier les données ESG de façon obligatoire?

– Est-ce que l’acceptation de l’initiative Minder va donner une impulsion supplémentaire?

– L’approche d’engagement qui s’inscrit dans la logique de «Minder» prône le dialogue avec les entreprises. «Minder» a l’avantage de souligner le devoir fiduciaire de l’actionnaire et de l’exercice de ses droits. Mais des interrogations demeurent. La loi se limitera-t-elle aux actions suisses ou non? Aux investissements directs ou aux fonds?

– Quels sont vos objectifs pour ces prochains mois?

– Dans le cadre de mon activité professionnelle, nous démontrons notre capacité à construire des portefeuilles durables offrant une performance en ligne avec les portefeuilles classiques.

Nous voulons aussi augmenter les actifs sous gestion et accroître l’intérêt pour cette approche. Ce n’est pas un idéal ou un rêve, c’est une évolution naturelle. Si nous réussissons à augmenter la masse sous gestion, cela bénéficiera au concept et à l’industrie dans son ensemble. Pour l’association, la mission est de faire de la finance durable un modèle d’affaires pour la Suisse et d’attirer des investisseurs privés et institutionnels. On sait que l’ASB a défini trois axes prioritaires pour la place financière, à savoir la gestion d’actifs, l’infrastructure bancaire et la finance durable .

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