Intelligence artificielle

Mady Delvaux: «Il ne faut surtout pas octroyer de droits aux robots»

L’eurodéputée luxembourgeoise a acquis une renommée mondiale en poussant la Commission européenne à se prononcer sur le statut juridique des robots. La socialiste se heurte à certains milieux conservateurs opposés à la création d’une sorte de nouvelle catégorie humaine

Son projet d’attribuer une personnalité électronique aux robots a eu un écho mondial. Rien ne prédestinait pourtant Mady Delvaux-Stehres à devenir le porte-drapeau de la législation sur les robots. En 2014, lorsqu’elle entre au Parlement européen, la socialiste luxembourgeoise choisit ce dossier «au hasard». Deux ans et demi de recherches plus tard, elle dépose au Parlement européen un texte qui vise à introduire des règles de droit civil sur la robotique. Adopté en février, son rapport d’initiative force la Commission européenne à prendre position, avant l’été, sur la nécessité de commencer à légiférer sur la production et l’utilisation de machines capables d’apprendre et d’interagir entre elles.

Le Temps: Qu’est-ce qui vous a poussée à vous intéresser à la réglementation des robots?

Mady Delvaux: Le hasard. J’ai découvert ce sujet en entrant au Parlement européen en 2014. L’un des séminaires de la Commission des affaires juridiques portait sur la robotique. Je me suis passionnée pour la question.

– Et vous êtes devenue une spécialiste?

– J’ai mené des recherches et rencontré des chercheurs et des industriels pendant deux ans et demi. Je me rends compte que j’ai commencé de manière naïve. Mais, peu à peu, j’ai pris conscience que la robotique touchait à tout, qu’elle allait affecter l’ensemble des professions. Ce n’est pas qu’une affaire technologique, cela renvoie à la manière dont nous entendons organiser notre existence. C’est là que j’ai commencé à examiner les questions de sécurité, de responsabilité et de protection de la vie privée. Ce ne sont pas des questions qu’on peut régler avec un code de conduite des entreprises. Je suis convaincue qu’il faut légiférer.

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– Est-ce que vous vous documentez aussi à l’aide d’ouvrages de science-fiction?

– Je n’aime pas du tout la science-fiction. Les gens doivent comprendre que ce débat sur les robots est actuel. C’est la vie réelle. Par exemple, les questions de collecte de données, donc de protection de la vie privée, me font peur. Je ne suis pas très rassurée vis-à-vis de ce sujet.

– Un logiciel qui collecte des données est-il déjà un robot?

– Nous butons systématiquement sur la définition de robot… J’en ai discuté avec énormément de gens. En fait, plus je travaille sur le sujet, plus j’ai de questions sans réponse.

– Donc, quelle est votre définition d’un robot?

– On peut considérer qu’un robot est une machine, avec un support physique, qui est connecté à un réseau, qui est équipé de capteurs et qui est programmé pour exécuter certaines tâches. Cela englobe une très vaste panoplie de machines.

– Les algorithmes, comme les robots conseillers, sont-ils à exclure du débat?

– Nous avons essayé d’exclure les algorithmes, mais la question revient systématiquement. On continue à parler du programme informatique Watson comme d’un robot. En réalité, nous sommes déjà entourés par l’intelligence artificielle. La voiture autonome, nos téléphones, tous les objets connectés… C’est pour cette raison qu’il est urgent de légiférer.

– La voiture autonome, c’est pour bientôt. Mais l’assistance au parcage fait déjà partie de notre vie quotidienne. Faut-il aussi la considérer comme un robot?

– Vous confondez deux notions. L’assistance au parcage implique un conducteur dans l’habitacle. On peut considérer que c’est lui qui est responsable de son utilisation. Il faudra reconsidérer cette question le jour où il n’y aura plus de conducteur du tout dans la voiture.

– A Bruxelles, en Suisse, aux Etats-Unis, on commence à réfléchir au devoir de responsabilité des robots. Doivent-ils aussi avoir des droits?

– Surtout pas! Il ne vous viendrait pas à l’idée d’octroyer des droits à votre ordinateur.

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– Entre janvier et février, vous avez dû amender votre texte afin qu’il obtienne une majorité au Parlement. Vous avez des regrets?

– Il est dommage que l’on ne puisse même pas discuter de l’idée d’une taxe pour compenser les pertes d’emplois liés à l’automatisation. La majorité en a décidé ainsi. Le mot «taxe» effraie beaucoup en politique. C’est mon plus grand regret, même si le débat n’est pas encore clos. L’industrie répète que l’automatisation continuera à créer de la richesse. Mais la question est: comment distribue-t-on cette richesse en assurant un revenu décent à tout le monde? Les inégalités ne cessent de se creuser. Ce n’est pas sain. Je suis convaincue que le débat sur la taxe reviendra un jour ou l’autre.

– Quel intérêt l’Union européenne (UE) a-t-elle à être une pionnière dans ce débat?

– Quand l’UE s’organise et qu’elle a les idées claires, elle parvient à influencer les standards internationaux. On l’a vu pour certaines normes industrielles. Mais l’UE n’est pas la seule à se poser des questions. Nous avons des contacts avec l’administration japonaise et, aux Etats-Unis, l’administration Obama a édité un livre blanc sur le sujet.

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– Toutefois, en voulant imposer une assurance responsabilité pour les robots, ne risquez-vous pas de faire fuir l’industrie dans d’autres pays ou régions plus accueillantes?

– Il ne faut pas oublier que la réglementation offrira une sécurité juridique aux investisseurs. Elle a aussi l’objectif de représenter les intérêts des consommateurs. S’ils n’ont pas confiance, ils ne consommeront pas cette robotique.

– Existe-t-il un clivage gauche-droite sur ces questions?

– Il y a des opposants mais, en général, tout le monde est conscient qu’un encadrement devient nécessaire. C’est donc une question à laquelle il est difficile de répondre. Il y a des clivages à l’intérieur même des partis. J’ai identifié une forte opposition venant de milieux catholiques fondamentalistes, qui insinuent que je veux créer une nouvelle catégorie humaine avec cette notion de personnalité juridique électronique. Ils ont réussi à convaincre un certain nombre de députés. Sur les questions de taxation, en revanche, il y a clairement un clivage gauche-droite.

– Comment convaincre au-delà de votre parti que ces questions ne sont pas uniquement de gauche?

– Mon discours est celui de la responsabilité. Celui qui a subi un dommage doit savoir vers qui se tourner. On ne veut pas déresponsabiliser les producteurs et les utilisateurs des machines. La e-personnalité concernera la prochaine génération de robots, celle qui apprend toute seule et est capable d’évoluer avec son environnement.

– Quelles sont les prochaines étapes pour votre texte?

– La Commission européenne a trois mois pour répondre à mon rapport d’initiative. Elle devrait donc dire ce qu’elle entend faire durant le courant du mois de mai. D’après mes informations, ses services planchent sérieusement sur le sujet, ils veulent avancer. Ils feront peut-être une proposition sur la question de la responsabilité juridique. Par ailleurs, tant la Commission que le Parlement ont lancé des procédures de consultation, pour alimenter le débat. Mon rapport a été rédigé l’année dernière et les choses évoluent très vite.

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