Alimentation

Les mains sales de l’huile de palme

Les migrants indonésiens qui œuvrent sur les plantations de Sabah, en Malaisie, sont sous-payés et maltraités. Certains font travailler leurs enfants, démontre une enquête de l’ONG Solidar Suisse. Une partie de cette production aboutit en Suisse, notamment chez Nestlé

A Sabah, une province malaise sur l’île de Bornéo, 85% des surfaces agricoles sont consacrées à l’huile de palme. Les plantations, en général détenues par des grands groupes comme Felda Global Ventures ou Sime Darby, couvrent 1,5 million d’hectares. Environ 9% de l’huile de palme consommée sur le plan mondial provient de ce petit territoire. Et une bonne partie finit dans les confiseries, cosmétiques et produits de nettoyage vendus en Suisse, notamment dans les biens fabriqués par Nestlé, a démontré une enquête de l’ONG Solidar Suisse.

Celle-ci s’est penchée sur le sort des travailleurs œuvrant pour deux plantations, Mojokuto et Suluk*. «L’immense majorité proviennent d’Indonésie et sont dans le pays illégalement, relate Rizal Assalam, un chercheur indonésien qui s’est rendu sur place pour l’ONG helvétique. Certains arrivent avec un visa de touriste; d’autres passent la frontière en douce.» Sabah compte 1,2 million de résidents étrangers, soit près d’un tiers de sa population. Et 840 000 d’entre eux sont des migrants clandestins, selon le Département de l’immigration de Sabah.

Endettés et privés de passeport

Certains se font recruter par l’entremise d’agences, qui leur font payer des frais élevés pour ce rôle d’intermédiaire. Comme ils n’ont pas les moyens de s’acquitter de ces sommes en amont, elles sont prélevées sur leurs salaires, ce qui les maintient dans une situation d’endettement. A leur arrivée, ils se font souvent confisquer leurs passeports par la direction de la plantation.

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Dépourvus de droits en raison de leur statut clandestin, ils sont rémunérés en dessous du minimum légal, qui atteint 220 francs par mois. Leur salaire dépend des quantités de fruits de palmier récoltés. Une tonne vaut 6,60 francs et une équipe de 7 à 14 travailleurs peut en récolter 5 à 12 tonnes par jour. Cela leur rapporte entre 87 et 324 francs par mois, selon les données de Solidar Suisse.

Terrifiés à l’idée d’être déportés, «ils vivent reclus dans les plantations, se regroupant par origine ethnique dans des villages improvisés loin des routes et des infrastructures publiques», rapporte l’ONG. La consommation de méthamphétamine et les grossesses de mineures sont répandues. Entre 50 000 et 200 000 enfants sans papiers vivent aussi sur ces plantations. «Ils n’ont pas accès aux services de base tels que l’école publique ou la santé», rappelle Solidar Suisse.

Le travail est pénible et dangereux. «Pour récolter les fruits, les ouvriers utilisent une faucille attachée à une tige, détaille Rizal Assalam. Ils se blessent régulièrement et risquent à tout moment de se prendre l’un de ces fruits – qui pèse entre 20 et 40 kilos – sur la tête, ce qui peut tuer.»

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Les femmes sont chargées de l’épandage de pesticides et de fertilisants, parmi lesquels figurent des substances hautement toxiques comme le glyphosate et le paraquat. «Or on ne leur donne ni gants ni masques respiratoires, déplore le chercheur. Elles se couvrent la bouche avec un simple morceau de tissu.» Pour être sûrs d’atteindre leur quota journalier, les parents font souvent travailler leurs enfants sur les plantations. Certains sont âgés de 6 ans à peine.

Une fois les fruits récoltés, ils sont livrés dans les 24 heures à un moulin qui les transforme en huile de palme. Celle-ci est ensuite raffinée, puis vendue à des grands groupes alimentaires. Solidar Suisse est parvenue à identifier deux des moulins qui absorbent la production de Mojokuto. Appelés Konsep Muktamad et UMAS, ils appartiennent – respectivement – aux conglomérats malais Teck Guan Group et Felda Global Ventures. Ces derniers font partie des fournisseurs de Nestlé. Suluk est pour sa part détenue par une firme qui livre directement le groupe veveysan.

En 2016, celui-ci a utilisé 420 000 tonnes d’huile de palme. Cette matière visqueuse entre dans la composition de produits comme les Kit-Kat, les nouilles instantanées Maggi ou les crèmes à café Coffee-Mate. Il se fournit auprès de 15 000 moulins, dont l’écrasante majorité se trouvent en Malaisie et en Indonésie, selon une liste publiée sur son site internet.

Hotline mise à disposition par Nestlé

«Les abus de droits de l’homme et le travail des enfants n’ont pas leur place dans notre chaîne d’approvisionnement», répond Nestlé. L’entreprise dit avoir mené en 2017 une évaluation des conditions de travail auprès de ses fournisseurs directs et adopté un plan d’action qui exige que ces derniers s’assurent que leurs propres sous-traitants respectent les droits des travailleurs. A Sabah, elle a dressé une liste répertoriant les services sociaux à la disposition des ouvriers et mis sur pied une hotline qui leur permet de rapporter les abus.

Mais Nestlé n’est pas le seul groupe suisse à s’approvisionner auprès des plantations malaises. Un tiers de l’huile de palme importée en Suisse ces trois dernières années provient de ce pays, selon la statistique fédérale des douanes. Cette part pourrait encore croître: les pays de l’AELE – dont la Confédération fait partie – négocient actuellement un accord de libre-échange avec Kuala Lumpur, qui prévoit notamment des concessions douanières sur l’importation d’huile de palme.


* Les noms des plantations ont été modifiés pour préserver l’anonymat des ouvriers.

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