Rarement dans l’histoire récente des Etats-Unis un président de la Réserve fédérale américaine (Fed) a fait l’objet d’autant de pressions, en matière de politique monétaire et d’invectives, que Jerome Powell. Rien qu’en septembre, le président américain Donald Trump l’a pris à partie à au moins cinq reprises, chaque fois lui enjoignant de baisser les taux directeurs.

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«La Banque centrale européenne (BCE) déprécie l’euro et désavantage les exportateurs américains. La Fed attend, attend et attend. Eux, ils sont payés pour emprunter alors que nous devons débourser des intérêts pour accéder au crédit», a-t-il tweeté jeudi dernier. La veille, il avait traité les membres du Conseil des gouverneurs de la Fed de «crétins». Mais c’est le 23 août qu’un tweet présidentiel avait le plus choqué: «Qui est notre plus grand ennemi, Jerome Powell ou le président chinois Xi Jinping?»

Ligne étanche

«Jerome Powell s’est engagé à baisser les taux et il le fera ce mercredi, vraisemblablement de 0,25% pour les placer entre 1,75% et 2%, pronostique Thomas Costerg, économiste et spécialiste des Etats-Unis chez Pictet Asset Management à Genève. Ce sera sa réponse au ralentissement de la croissance mondiale ainsi qu’à la guerre commerciale, qui connaît toutefois une légère détente. A ce stade, la hausse des prix pétroliers liée aux tensions dans le Golfe ne justifie pas des mesures de plus grande ampleur.»

Selon Thomas Costerg, le président de la Fed essaie de marquer une ligne étanche avec le président Trump. «Il n’échappe toutefois pas à l’influence de ce dernier, qui insiste sur une baisse significative des taux, poursuit-il. Jerome Powell essuiera certainement encore des critiques mercredi soir.»

Nominations politiques à la Fed

Pour Sergio Rossi, professeur d’économie à l’Université de Fribourg, l’insistance de Trump pourrait payer. «Las, Powell et les autres membres du Conseil des gouverneurs de la Fed finiraient par se conformer aux souhaits du président, anticipe-t-il. Ce dernier exerce aussi une pression sur la Fed par le biais des personnes qu’il nomme au Conseil des gouverneurs.» Et d’ajouter: «Les nominations sont politisées, particulièrement sous le président Trump.»

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Le cas de Jerome Powell rappelle celui de Paul Volcker, nommé à la tête de la Fed en 1979 par le président Jimmy Carter. Une année plus tard, c’était le conservateur Ronald Reagan qui accédait à la Maison-Blanche. Ce dernier était très critique par rapport à la politique de resserrement monétaire mise en place par la Fed, qui avait pourtant largement contribué à maîtriser l’inflation. Selon des historiens, Ronald Reagan s’était inspiré du président Richard Nixon, également connu pour avoir pressé le président d’alors de la Fed, Arthur Burns, de maintenir des taux bas. L’histoire retient qu’en 1983, Paul Volcker fut maintenu à la tête de la Fed pour un deuxième mandat. Il avait été remplacé par Alan Greenspan en 1987.

Pour sa part, Ben Bernanke, président de la Fed de 2006 à 2014 et qui a servi sous les présidents George W. Bush et Barack Obama, n’a pas eu maille à partir avec la Maison-Blanche. Tout comme sa successeur Janet Yellen. Thomas Costerg rappelle que les deux avaient mis en place des politiques monétaires accommodantes alors que l’économie américaine traversait l’explosion de la bulle technologique au début des années 2000, puis la crise des subprimes dès 2007-2008.

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Pour le professeur Rossi, Donald Trump n’a pas renouvelé le mandat de Janet Yellen parce qu’il savait qu’elle ne céderait pas à ses injonctions. «A sa place, il a choisi Powell, qui est plus influençable, étant donné qu’il est un juriste et non un économiste qui aurait plus de capacités d’argumentation sur la politique monétaire, souligne-t-il. Politiquement, Powell est plus proche de Trump que ne l’était Janet Yellen.»

Et de ce côté de l’Atlantique?

En Europe, la BCE n’échappe pas aux pressions politiques. «L’Allemagne, qui a pourtant profité de la politique monétaire de la BCE, est allée jusqu’à contester le programme d’assouplissement monétaire de Mario Draghi devant la justice, relève le professeur Rossi. Le président de la BCE a su toutefois résister aux pressions et a maintenu le cap.»

Selon Sergio Rossi, il est normal que le pouvoir politique et la banque centrale se parlent en vue de coordonner la politique monétaire et la politique budgétaire. «Or cette coordination manque entre la BCE, qui est une institution supranationale, et les Etats de la zone euro, qui mènent chacun leur propre politique budgétaire», fait-il encore ressortir.

En Grande-Bretagne, l’indépendance de la Banque d’Angleterre est relativement récente. Jusqu’en 1997, les choix de politique monétaire, y compris le taux d’intérêt directeur, étaient faits par le chancelier de l’Echiquier.

Et en Suisse? Des échanges réguliers assurent la bonne entente entre le Conseil fédéral et la Banque nationale suisse (BNS). Le Conseil de banque de la BNS établit une liste de candidats potentiels pour diriger la banque centrale helvétique. C’est toutefois le Conseil fédéral qui prend la décision et nomme les trois membres de son directoire.