Les actions du «créateur d'automobiles», comme Renault aime à se définir, remises sur le marché hier matin par le gouvernement français, ont été placées sans l'ombre d'un problème. Les 24,2 millions de titres, cédés à près de 49,2 euros l'unité, ont même été souscrits plus de deux fois. L'opération, menée par la banque d'affaires américaine JP Morgan, a donc rapporté près de 1,2 milliard d'euros (1,86 milliard de francs) à l'Etat français, qui devrait voir sa part dans le capital de Renault reculer de 25,9% à 15%. Ce désengagement marque une nouvelle étape vers la privatisation complète du constructeur, amorcée il y a plus de dix ans, lors d'un rapprochement manqué avec le suédois Volvo.

Paris a su agir en investisseur opportuniste et saisir la fenêtre de tir qui se présentait. Depuis début mars, le titre du constructeur s'est apprécié de plus de 60%, passant de 30 euros à près de 50, niveau auquel l'Etat avait cédé une partie de ses actions en 2002. Depuis ce désengagement, «le marché s'attendait à une nouvelle opération dès que le cours approchait les 50 euros», analyse Corinne Jeannet, analyste à Paris chez Aurel Leven. Cette possible sortie bloquait même la progression de l'action au-delà de ce niveau.

«De ce point de vue, cette sortie est une bonne chose pour ceux qui pensent que le titre a un potentiel d'appréciation», poursuit l'analyste, qui s'attend à une sortie complète à terme de l'Etat. Dans un communiqué, le gouvernement indique de son côté que ces 15% de la société que pilote Louis Schweitzer correspondent à son objectif de «détention à court et moyen termes». La majorité des analystes misent sur une bonne performance de l'action et recommandent son achat. Le résultat net du groupe a gagné 32% au premier semestre, davantage grâce à Nissan plutôt qu'au marché européen, actuellement en panne.

La participation de l'Etat français dans le capital de Renault se normalise, puisqu'elle se situe désormais au même niveau que celle de Nissan, inchangée. Mais cela ne devrait pas affecter le quotidien de l'entreprise: Paris «n'intervenait pas dans la gestion des affaires», précise Corinne Jeannet. La marque au losange pourrait-elle souffrir d'un départ complet de l'Etat? «Uniquement en cas de crise grave, estime l'analyste. Actuellement, Peugeot emprunte à de meilleures conditions que Renault, alors qu'il ne profite pas de la garantie de l'Etat.»

Course aux liquidités

La décision du gouvernement français n'a donc guère surpris la Bourse. «L'Etat n'a rien à faire dans une telle entreprise», estime Corinne Jeannet. Pourtant cette vente ne relève pas tant de la philosophie du tout marché que de la course aux liquidités et du pragmatisme budgétaire. La France affiche un endettement de plus de 60% de son produit intérieur brut, soit la limite supérieure des critères de Maastricht. Selon les estimations de l'OCDE, ce ratio pourrait plus que doubler à l'horizon de 2030. Comme le prix des actions s'est envolé depuis le printemps (+32% pour le CAC 40), «il y a de bonnes raisons pour privatiser et se désendetter», estime Joerg Schaefer, gérant de AMB Generali à Cologne interrogé par Bloomberg.

Cette vente pourrait donc donner envie à Bercy de réitérer l'opération avec d'autres sociétés dans les semaines qui viennent. D'autant que déjà la privatisation de la filiale à 50,1% de la Caisse des dépôts et consignations Eulia, décidée la semaine dernière, devrait permettre au Ministère de l'économie de dégager une plus-value d'environ 500 millions d'euros.

La liste des éligibles reste longue. Les autoroutes tout d'abord: ASF, pour le réseau du Sud de la France, et Sanef, pour le Nord et l'Est. L'Etat possède aussi des participations dans les télécommunications, l'armement et l'aéronautique, comme France Télécom, Thomson, Thales, Dassault-Systèmes et Air France. La privatisation, politiquement risquée, d'EDF figure aussi dans cette liste. Enfin, les pouvoirs publics pourraient être tentés d'accélérer la cession de Réseau ferré de France et de Charbonnage de France, des sociétés non rentables, relève Bloomberg.