Quelque 1600 actionnaires ont fait le déplacement au Hallenstadion de Zurich vendredi pour participer à l’assemblée générale ordinaire de Credit Suisse, soit une centaine de plus que l’an dernier. Avant de procéder aux votes, les critiques adressées par les petits investisseurs ou les sociétés de conseil en matière de droits de vote ont été nombreuses. Outre la perte de près de 3 milliards de francs essuyée par l’établissement durant l’exercice 2015, les trois premiers mois devraient aussi être déficitaires, suite à l’annonce de nouveaux amortissements totalisant près d’un milliard dans les activités de banque d’affaires communiqués juste avant Pâques. S’y ajoute la plongée de 33% du cours de l’action depuis début janvier, la plus forte baisse parmi les valeurs de l'indice SMI.

«Pressions uniques» sur les banques

Pour sa première intervention lors d’une assemblée générale ordinaire de la banque, Tidjane Thiam, le directeur de Credit Suisse depuis juillet dernier, a abordé d’emblée ce point lors de son discours: «L’évolution du cours de l'action de notre entreprise ces derniers mois a été décevante pour nos actionnaires», a-t-il déclaré à la fois en français et en allemand, ce qui lui a valu les applaudissements de la salle. Il a attribué cette évolution aux «conditions de l’économie mondiale qui ont provoqué des pressions uniques au quatrième trimestre 2015 et au premier trimestre 2016, avec un impact majeur sur les évaluations des banques». Et de citer notamment des taux historiquement bas ou le ralentissement de la croissance en Chine.

De son côté, Urs Rohner, le président, a évoqué une «situation difficile» mais aussi la réorientation de Credit Suisse qui ont pesé sur le résultat 2015, tout comme l’inclusion d’un correctif de valeur de 3,8 milliards de francs lié à l’acquisition de Donaldson, Lufkin & Jenrette (DLJ) en 2000.


Pas de corrélation entre résultats et bonus

Dans ce contexte défavorable, les interventions des actionnaires qui ont pris la parole avant les votes des points soumis à l’ordre du jour se sont concentrées sur les rémunérations accordées à la direction. A commencer par Thomas Minder, l’auteur de l’initiative dite contre les rémunérations abusives acceptées par le peuple helvétique en 2013. Selon l’entrepreneur schaffhousois, la situation actuelle de Credit Suisse présente beaucoup de similarités avec ce qu’il a observé chez UBS lors de la crise financière: «Des amendes, des amortissements et des pertes en milliards – et des bonus qui ont continué à être versés en millions», a-t-il résumé. «Il n’y a plus de corrélation entre les rémunérations versées à la direction et les résultats annuels de Credit Suisse», a jugé Thomas Minder. 


Rémunérations approuvées par quatre voix sur cinq 

En dépit de ces critiques, le vote consultatif sur le rapport de rémunération 2015 a été approuvé par 79,4% des voix exprimées, contre 17,9% de non. C'est plus que l'an dernier: en avril 2015, le vote consultatif sur le rapport de rémunération n'avait obtenu que 67% de voix favorables, après 81% en 2014. A noter que la très influente société de conseil américaine avait recommandé au préalable d'approuver les rémunérations, ce qui explique aussi le résultat très clair du vote. 

Parmi les autres points soumis à l'ordre du jour en lien avec les salaires, la rémunération accordée au conseil d'administration a été approuvée par 83,2% des voix, celle au directoire à hauteur de 81,5%. La décharge a aussi été accordée aux membres du conseil d'administration et du directoire par 86,4% des voix. 


Thomas Minder met en garde contre de nouvelles initiatives


Au final, Thomas Minder a averti des risques politiques qui peuvent résulter de l’attitude des responsables de Credit Suisse en octroyant des indemnités de départ aux cadres qui ont quitté la banque ou en accordant à l’avance un «paiement de transfert» de 14,3 millions de francs versés à Tidjane Thiam en dédommagement du montant auquel il a renoncé en quittant l’assureur britannique Prudential.

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Selon Thomas Minder, de tels paiements d’avance sont non seulement un «non-sens» sur le plan économique mais aussi «contraires à la Constitution» suite à l’acceptation de son initiative. Et d’avertir: «En continuant à agir de telle manière, vous encourrez le risque que de nouvelles initiatives soient lancées. Non pas de moi, mais d’autres personnes qui voudront mettre en place de nouvelles réglementations pour l’économie», selon le conseiller d’Etat. En réponse, Urs Rohner a mis en garde qu’aucune entreprise ne pouvait recruter des cadres compétents en leur faisant d’abord perdre de l’argent en quittant une entreprise.


Un «chantier sans fin»

Un peu plus tôt, Dominique Biedermann, le président de la Fondation Ethos a comparé Credit Suisse à un «chantier permanent». Et de citer tour à tour les provisions constituées pour des litiges juridiques qui ont atteint plus de 7 milliards au cours des dernières années ou encore l’amortissement de 3,8 milliards pour DLJ. «Il y a une inconsistance entre d’un côté les résultats réalisés et les rémunérations», a déploré le Genevois. Et d’évoquer les 64 millions accordés à la direction pour l’exercice 2015 ou encore le paiement de 14,3 millions attribué à Tidjane Thiam sans que ce montant ne soit lié à un quelconque objectif à atteindre. «Beaucoup d’actionnaires ne vous comprennent plus», a-t-il déclaré à l’adresse du conseil d’administration.

Réduction des actifs à risque

Dominique Biedermann a aussi déploré le fait que le ratio d’endettement («leverage ratio») de 3,3% reste encore inférieur au niveau de 3,5% requis d’ici à 2019. A propos de ce dernier point, Urs Rohner a au contraire souligné les nombreux progrès effectués par Credit Suisse en matière de fonds propres. Auparavant, lors de son discours d’introduction, le président avait souligné que la quote-part des fonds propres de la banque, située à 17,7% à fin 2015, est la seconde plus élevée parmi ses concurrents. L’occasion pour le président de rappeler que les actifs pondérés des risques pour les activités de banque d’investissement ont fondu de 248 milliards de dollars à fin 2011 à 110 milliards en 2015. Dans le seul segment des produits à revenus fixes, ils ont même chuté des deux tiers durant la même période pour atteindre 66 milliards à fin 2015.


Croissants, arbre de Noël et musique 

Parmi les autres intervenants, Hermann Struchen, un retraité habitué des assemblées générales, a expliqué moitié sérieux, moitié ironique, pourquoi il restait un actionnaire fidèle de Credit Suisse malgré les pertes qu’il subit. Et de citer plusieurs points positifs: les différentes sortes de croissants offerts avant le début de l’assemblée, le sapin de Noël dressé chaque année à Paradeplatz, ou encore le discours adressé en grande partie en allemand par Tidjane Thiam, un effort qui contraste avec son prédécesseur Brady Dougan. Alors que l'assemblée touche à sa fin, certains actionnaires ont déjà quitté la salle pour profiter du soleil au dehors, tandis qu'un orchestre se préparait à mettre un point final à la manifestation en musique.