Pépites helvétiques (5/5)

Mammut vise le monopole de la montagne

Après un passage à vide, le fabricant argovien d’équipement de montagne mise aujourd’hui sur un meilleur accompagnement de ses clients. «Notre but: que lorsque nos clients pensent «activités d’extérieur», ils pensent Mammut», affirme le patron Oliver Pabst

Des brosses à dents aux cuisinières en passant par les claviers d’ordinateurs, de nouveaux objets de la vie quotidienne sont chaque jour pensés en Suisse. «Le Temps» est allé visiter ces centres de recherches.

Episodes précédents:

Des sacs à dos qui ne pèseraient pas un gramme. Des vestes qui mesureraient le rythme cardiaque de leurs propriétaires. Voire des chaussures équipées de GPS pour indiquer le chemin… En arrivant dans l’anonyme banlieue industrielle de Seon – bourgade nichée dans les collines argoviennes – on se prend à rêver de ce que le fabriquant de matériel de montagne Mammut concocte comme produits du futur.

Déambuler dans ses couloirs blancs nous fait revenir sur terre. Dans une ambiance rappelant davantage une start-up californienne qu’un fabricant de cordes de montagne plus que centenaire, les ingénieurs argoviens planchent sur l’emploi de nouveaux types de textiles, sur des sacs intégrant des systèmes d’airbags pour les avalanches ou sur la façon de rendre les cordes et les mousquetons plus résistants. Pas sur des chaussures à GPS.

D’abord les utilisateurs de l’extrême

Le patron Oliver Pabst met définitivement fin à la rêverie. «Ce que l’on qualifie de smart textile ne marche pas encore. Pour avoir des vestes chauffantes, refroidissantes, ou qui calculent le nombre de calories brûlées, il va falloir encore patienter.» Dans un salon aménagé à côté d’une exposition retraçant les grandes heures de l’entreprise, fondée en 1862, l’Allemand se demande même si ces produits sont attendus.

Car, pour pouvoir en profiter, il faudrait «embarquer des batteries, qui sont encore trop lourdes aujourd’hui… Et je ne crois pas que l’on cherche à s’encombrer davantage. C’est l’inverse: nos clients attendent plutôt des produits plus légers, plus simples, plus doux, plus durables, plus imperméables.» Pour le patron, les innovations imaginées plus haut surgiront d’abord dans les produits destinés aux «utilisateurs de l’extrême»; bûcherons, constructeurs de gratte-ciel ou militaires par exemple.

Donc, plutôt que de miser sur les chaussures à GPS, le directeur de la marque entré en fonction en 2016 a décidé de renforcer trois piliers: l’héritage de la marque, la quête de nouvelles performances et la numérisation de l’entreprise. Ses choix sont particulièrement scrutés. Car si en 2013 et 2014 la situation financière de la marque était florissante (avec des profits dépassant 20 millions de francs par an pour des ventes frôlant 250 millions), cette rentabilité s’est effondrée les années suivantes. L’an dernier, le résultat opérationnel a atteint 100 000 francs pour un chiffre d’affaires de 228 millions.

Tendance «encourageante»

A entendre Oliver Pabst, cette mauvaise passe est derrière. Aujourd’hui, la tendance est «encourageante». «La transition que l’on opère donne des résultats encore plus rapidement que prévu.» Le directeur général dit apprécier le «soutien» et la «patience» de son propriétaire, le conglomérat zurichois Conzzeta. «Il a compris que nous étions dans un marathon, pas un sprint…»

L’une des manifestations les plus évidentes de cette transition est l’offre toujours plus importante de services «annexes». «Toutes les quatre semaines, nous invitons des conférenciers prestigieux pour rencontrer nos clients et parler du Kilimandjaro, des risques d’avalanche, de la face nord de l’Eiger», énumère Olivier Pabst. Autre exemple: un service d’informations météorologiques pour surveiller l’enneigement a été développé. Le but: «que lorsque nos clients pensent «activités d’extérieur», ils pensent Mammut», assure le patron.

Et si la marque argovienne ne commercialise pas (encore) de vêtements connectés, elle intègre déjà des puces NFC à des vestes ou des sacs à dos. Pour l’heure, l’objectif est simplement d’offrir une gamme plus large d’informations sur le produit – grâce à une application dédiée sur le smartphone. Et, à terme, de constituer une «communauté d’utilisateurs».

25 000 vestes possibles

Mammut innove également dans la personnalisation de ses produits. L’entreprise le faisait déjà pour des clients institutionnels – elle fabrique par exemple les équipements des pilotes de la Rega – mais ce service est proposé depuis cette année aux clients finaux. Rencontré au bar de l’entreprise, Christian Härig est l’architecte d’«UltimateYou», petit nom de ce projet de personnalisation en ligne. Lancé juste avant l’été, un site internet dédié permettait de dessiner sa propre veste en quelques clics. Le canevas offrait au total 25 000 possibilités.

Il détaille: «Nous sommes convaincus que nos clients attendent ce genre d’initiatives.» Et qu’ils sont prêts à payer une prime pour ce service, puisqu’une veste personnalisée coûte «environ 30% plus cher» qu’une veste qui arrive d’une ligne de production traditionnelle. Destiné pour l’heure uniquement aux résidents suisses, ce concept devrait être étendu à d’autres produits et d’autres régions du monde en cas de succès.

Ces nouvelles pistes de revenus nécessitent logiquement de nouveaux talents. En tout, près de 30 personnes sont venues grossir les rangs des employés de Mammut ces derniers mois – ils sont 770 dans le monde, dont environ 350 à Seon. Ces nouveaux employés sont essentiellement venus constituer une «task force numérique» chargée par exemple de nettoyer la Toile des revendeurs illégitimes de produits Mammut.

Les embauches en Suisse pourraient encore se multiplier. Vertement critiquée en 2014 lorsqu’elle a délocalisé la production de ses cordes de montagne en République tchèque – ses derniers produits encore fabriqués en Suisse –, l’entreprise envisage aujourd’hui d’effectuer la démarche inverse. «D’ici à deux ou trois ans, nous aurons rapatrié certaines activités en Suisse. Je ne sais pas encore exactement lesquels mais cela concernera vraisemblablement la production de petites séries, des produits personnalisés, par exemple.» Pour les chaussures à GPS, en revanche, il faudra attendre encore un peu.

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