La pandémie actuelle aurait pu être évitée si on avait pris les mesures nécessaires pour la prévenir et si les entreprises pharmaceutiques avaient été incitées à trouver des remèdes. Dans la même veine, d’autres problèmes de santé globale tout aussi inéluctables pourraient être contrés si l’on agissait en amont. Les bactéries multi-résistantes aux antibiotiques notamment, cette menace croissante pour l’humanité contre laquelle les entreprises pharmaceutiques sont bien amorphes. C’est l’avis de Manica Balasegaram, un médecin britannique et suisse qui a soigné dans les quatre coins du monde avant de rejoindre le Global Antibiotic Research and Development Partnership (GARDP), une fondation suisse créée en 2019 à Genève. Entretien.

L e Temps: Pourquoi la lutte contre les bactéries multi-résistantes aux antibiotiques est-elle importante dans le contexte du Covid-19?

Manica Balasegaram: On savait qu’une pandémie allait arriver tôt ou tard. Le Covid-19 est un exemple de maladie au sujet de laquelle on aurait dû beaucoup plus investir, en termes d’argent et de collaboration internationale. Idem pour les bactéries multi-résistantes: on sait qu’elles arrivent et qu’elles vont engendrer des maladies et des morts. Des économistes anticipent également des conséquences globales et lourdes. Ce sera moins spectaculaire que le Covid-19, mais on sait que ça va venir et on ne se prépare pas.

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A quel point ces bactéries multi-résistantes sont-elles menaçantes?

C’est un des problèmes: on manque de données précises. Une étude a montré qu’entre 200 000 et 300 000 bébés meurent chaque année à cause de bactéries résistantes. On sait que la menace est croissante, qu’il y a des infections à travers le monde, mais aussi en Europe, notamment au nord de l’Italie l’an dernier. En Suisse, il y a encore peu de cas, sans doute parce que le gouvernement a fait un effort, avec sa Stratégie antibiorésistance, et que le système de santé est solide. Il y a des bactéries qui résistent à tous les antibiotiques, d’autres qui nécessitent des antibiotiques puissants, toxiques, pas forcément accessibles.

Quelles solutions propose le GARDP face à cette menace?

On soutient scientifiquement et finance des projets de recherche de traitement, des phases 2 et 3 des essais cliniques à une éventuelle commercialisation. On organise des partenariats avec le monde académique, les hôpitaux, des Etats, les pharmas et les biotechs. D’ici à 2025, on veut développer avec ces partenaires cinq traitements qui ciblent les infections les plus résistantes identifiées par l’OMS, comme les septicémies et la gonorrhée. Le plus grand défi, ce n’est pas la R&D, mais l’accès des médicaments à tous ceux qui en ont besoin.

Comment les rendre accessibles?

On sollicite les Etats pour que les entreprises s’y retrouvent financièrement. Les Etats doivent faire en sorte que ces médicaments soient créés – ils doivent inciter les entreprises à s’y mettre – et que chacun puisse en bénéficier. Dans les pays avec moins de moyens, nous pouvons demander des licences aux entreprises pour faire fabriquer et distribuer leurs produits avec d’autres partenaires. On finance la recherche à condition qu’en échange des licences soient accordées ou que les entreprises puissent montrer un plan solide pour l’accès et acceptent un plan de développement qui serve la santé publique.

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S’il y a une menace, il devrait y avoir une demande, un marché et des incitations financières. Ce n’est pas le cas avec les bactéries multi-résistantes?

Non, car les antibiotiques contre de telles bactéries doivent être utilisés avec le plus de parcimonie possible – générant donc des ventes limitées – et que la recherche pour en développer est toujours plus compliquée et coûteuse. C’est difficilement compatible avec le modèle économique qui prévaut dans la pharma, car il encourage les retours sur investissement rapides. Les bactéries multi-résistantes, c’est du long terme. Régler cette question passe par une collaboration accrue entre le public et le privé par le biais d’organisations telles que le GARDP.

Des organisations internationales existent-elles pour pallier les carences du modèle économique qui prévaut dans la pharma?

Les organisations internationales comme l’OMS peuvent donner les directions de recherche et les priorités. Et des partenariats public-privé, comme le GARDP, doivent s’assurer que la R&D soit faite et que les traitements soient accessibles. Il faut être franc: il y a des manques. Les entreprises pharmaceutiques, souvent cotées en bourse, ont des obligations vis-à-vis des actionnaires. Le système fonctionne ainsi et il n’est pas toujours compatible avec les questions de santé globale.

Comment y remédier?

Les Etats doivent plus nous soutenir. La Suisse doit plus nous soutenir. Aussi bien politiquement que financièrement. Nous avons récolté à ce jour 100 millions de francs, auprès de l’Allemagne, du Royaume-Uni et des Pays-Bas surtout, auprès de la Suisse aussi. On aimerait avoir un budget de 500 millions de francs d’ici à 2025. Il faut aussi plus de collaboration au plus haut niveau, c’est d’ailleurs ce qui manque face au Covid-19. Nous devons sensibiliser le public, nous rapprocher des gens, peut-être faire du financement participatif. Le GARDP pourrait appartenir au public. Le secteur privé doit plus investir dans ces champs moins rémunérateurs. Il bénéficie souvent de conditions excellentes et devrait rendre davantage à la communauté. Faire de la prévention dans la santé globale peut aussi être dans leur intérêt: combien vont-elles perdre avec l’arrêt de leurs programmes de recherche et de leurs activités durant cette pandémie?

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Concrètement, à quoi peuvent ressembler de tels partenariats public-privé?

Les modèles peuvent varier selon les besoins, les traitements et avec le partenaire – comme une PME par exemple. Les Etats peuvent mettre en place des mécanismes pour soutenir la recherche et le développement, comme le GARDP. Ils peuvent aussi mettre en place un remboursement des antibiotiques, selon leur valeur intrinsèque et non pas selon leur prix de vente. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont fait des démarches en ce sens. On pourrait développer des abonnements pour certains traitements, qui généreraient des revenus indépendamment du volume des ventes. Ils ne seront pas des blockbusters, mais il y aura quand même un retour pour les pharmas comme pour les PME, qui sont à l’origine de la plupart des innovations. Il n’y a pas de solutions toutes faites, il faut trouver différentes solutions selon les cas mais elles passeront par des partenariats public-privé.

Le GARDP est-elle la seule organisation à financer la R&D vis-à-vis des bactéries multi-résistantes?

Le gouvernement américain s’active également. Une association à Boston, CARB-X, finance la recherche, avant la fin de la phase 1 des essais cliniques. Mais si on a été créé [ndlr: en 2016 par l’OMS et la Drugs for Neglected Diseases Initiative avant d’être constitué en entité indépendante en 2019], c’est pour pallier un manque, particulièrement pour les phases cliniques 2 et 3 et l’accès aux patients.

Il y a un très grand nombre d’organisations internationales à Genève dans la santé globale. Parviennent-elles à collaborer de façon efficace?

Je suis directeur du GARDP, mais aussi un membre du comité scientifique de FIND (Foundation for Innovative New Diagnostics) et membre du board de Medicines Patent Pool, deux organisations qui sont aussi basées à Genève. Le GARDP a été créé par l’OMS et la DNDi, à Genève. La collaboration dans cet écosystème ne marche pas toujours parfaitement mais, géographiquement, être si près les uns des autres, dans un pays neutre, c’est un énorme avantage. Ce hub genevois, la Suisse et le canton de Genève devraient en être fiers et le promouvoir plus.