Analyse

Le manque de femmes tue l’innovation

Maintenir un entre-soi masculin à la tête des entreprises conduit à évoluer en vase clos et rend l’écosystème créatif stérile. A l’inverse, la diversité de genres revient à diversifier les débouchés et contribue à leur croissance, soulignent des chercheurs

Qu’est-ce qui tue l’innovation en Suisse? Trois raisons sont généralement pointées du doigt. Une perception négative de l’échec de la part des entrepreneurs et de leur entourage, qui freine l’envie de créer. Une frilosité de la part des investisseurs locaux également, qui préfèrent investir leur fortune – colossale en comparaison internationale – dans des entreprises qui «tournent bien» et leur assurent un retour sans risque sur leurs placements. Enfin, un manque d’impulsion politique pour encourager le financement de la croissance des jeunes entreprises. Ces obstacles sont identifiés, ils contribuent dans le moins mauvais des scénarios à l’exil de la start-up, dans le pire à sa mort.

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Un facteur d’échec est cependant moins connu, celui de la faible représentation des femmes dans les sphères décisionnelles des entreprises. Des chercheurs de l’Université de Saint-Gall se sont penchés sur la question, dans une étude à paraître cet été. Ils ont passé en revue la situation de 428 jeunes entreprises en phase de croissance – «là où tout obstacle met en jeu la survie de l’entreprise», précise le professeur Dietmar Grichnik, qui a conduit les investigations au côté de son collègue Manuel Hess. Le but: déterminer les effets sur la marche des affaires d’une diversité de genres aux fonctions décisionnelles.

Milieu élitiste et dominant

Leurs recherches montrent que le fait de compter trop peu de femmes dans les jeunes entreprises favorise la persistance de réseaux d’hommes élitistes et dominants – la boys' club culture mise en lumière avec l’affaire de la Ligue du LOL sur les réseaux sociaux cet hiver. A court terme, le recrutement de femmes extérieures à ces groupes peut constituer un frein, observe Dietmar Grichnik. Mais sur le long terme, l’entre-soi masculin s’avère bien plus néfaste: il emprisonne l’écosystème de l’innovation dans un système de vase clos stérile, où évoluent toujours les mêmes entrepreneurs, clients et investisseurs.

Cette mainmise masculine est surtout visible dans le segment porteur des «techs»: parmi les quelque 400 start-up soutenues l’an passé par Innosuisse, seules 15% comptaient avec une participation féminine dans le secteur de l’ingénierie avancée, 19% dans le secteur informatique, à peine davantage dans les biotechs (24%) et les medtechs (38%). Le problème prend racine déjà au niveau de la formation: la part d’étudiantes dans les écoles polytechniques en Suisse est de moins d’un tiers et chute à 15% au niveau du corps professoral.

Le système s’auto-alimente et perdure, sur fond de sexisme et de stéréotypes. Une étude menée en 2017 auprès d’un millier d’étudiants (40% de femmes) dans une vingtaine de hautes écoles françaises d’informatique constate que sept femmes sur dix témoignent d’agissements sexistes pendant leur formation (blagues, remarques sur leurs compétences, voire harcèlement). Un climat qui s’étend au monde professionnel: «Ma crédibilité est systématiquement mise en doute. Au point que j’ai changé mon pseudo féminin sur les forums pour quelque chose de plus masculin, lassée des insultes», pointe Sheila A. Berta sur sa page, une des rares femmes évoluant dans le milieu des hackers.

Un réseau alternatif

L’ambiance n’est guère meilleure dans l’industrie, où la part de femmes est de 27% (données de la faîtière Swissmem). «Les apéros de réseautage ont souvent lieu aux heures de fermeture des crèches, quand il faut s’occuper des enfants après le travail», relève une femme occupant une fonction dirigeante chez un fabricant de machines-outils. Dans un contexte où les femmes réalisent encore la majeure partie des travaux domestiques (chez plus de 65% des sondés, selon les données de l’OFS), elle a fini par se tisser son propre réseau professionnel, au gré de rencontres fortuites ou de la bienveillance de collègues.

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Or, ce réseau alternatif constitue ce que les sociologues appellent un «capital social». Recruter davantage de femmes aux fonctions décisionnelles permet à l’entreprise d’en bénéficier et ainsi de diversifier ses champs d’affaires et d’investisseurs. Pour autant qu’elles surmontent les railleries sexistes: la recherche établit le seuil à 30% de femmes aux postes d’autorité pour infléchir la boys' club culture. Les valeurs validées la semaine dernière au parlement en prévoient au moins 30% au conseil d’administration et 20% à la direction. D’après les chercheurs saint-gallois, «deux femmes peuvent suffire», pour que leur présence ait un effet positif «significatif» sur la croissance et la rentabilité. «La deuxième sort la première d’une forme d’isolement», note Dietmar Grichnik.

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