L’Interview de Paul Dubrule

«Il manque à la France le bon sens de la Suisse»

Cofondateur et président du conseil de surveillance du groupe hôtelier Accor, Paul Dubrule lance de nouveaux hôtels. Il commente aussi l’actualité française et le «virage» social-démocrate du président Hollande

Paul Dubrule, cofondateur d’Accor

«Il manque à la France le bon sens de la Suisse,

cette capacité à marier pragmatisme et rigueur»

Le feu crépite dans sa maison de Plan-les-Ouates en cet après-midi d’hiver. Ses notes à la main, Paul Dubrule brûle d’énergie pour expliquer son dernier pari. A 80 ans, celui qui a cofondé Accor avec Gérard Pélisson détaille le modèle d’affaires d’Okko, un nouveau type d’hôtel dont le premier a été inauguré cette semaine à Nantes. Un autre projet, Eklo, va éclore cette année au Havre. L’occasion, aussi, pour ce Français qui a quitté Paris en 2006, d’évoquer son pays et la Suisse.

Le Temps: Okko, Eklo, voici deux nouvelles chaînes d’hôtels. De quoi s’agit-il?

Paul Dubrule: Okko est un projet hôtelier ambitieux porté par Olivier Devys, un ancien dirigeant d’Accor. Il est venu me voir pour que j’investisse, j’ai pris 50% du capital. C’est un concept d’hôtel urbain. Les chambres sont petites mais très technologiques, design et très «business class». Mais il n’y a aucun service associé: pas de restaurant ou de spa. L’autre critère est la situation géographique: toujours au centre-ville. Deux autres établissements sont en construction. Le prix des chambres est aligné sur ceux de Novotel ou Mercure. Une classe un peu au-dessus en termes de raffinement.

– Et Eklo?

– La démarche, ici, est très différente. J’ai conçu ce projet pendant un périple à vélo. J’étais suivi par un camion qui avait participé au Paris-Dakar, dans lequel j’avais fait aménager une chambre et un coin douche de 80 cm sur 80 cm. Plus un petit bureau pliable. C’était minuscule mais suffisant. Eklo est un projet économique, inspiré de cette expérience minimaliste. Je me suis dit que les gens qui aiment voyager mais qui n’ont pas beaucoup de moyens, pourraient se contenter de cela comme moi. L’objectif d’Eklo est d’offrir une chambre la moins chère possible. Elles sont commercialisées à 24 euros la nuit. Par ailleurs, les hôtels Eklo seront tous proches d’un transport en commun. Près d’une gare, d’un arrêt de bus, d’un tramway. Je me suis beaucoup amusé à concevoir ce projet. Je l’ai financé avec Gérard Pélisson [l’autre cofondateur d’Accor]. Et c’est un de mes neveux, Emmanuel Petit, qui dirige le projet.

– Okko et Eklo sont-ils une revanche sur Accor, dont vous avez désapprouvé le changement de direction l’été passé?

– Non, l’envie initiale était d’innover. A part des aventures exceptionnelles comme Nespresso chez Nestlé, on voit très rarement de l’innovation dans les grandes structures, qui sont un milieu défavorable à la création. On l’avait d’ailleurs bien compris chez Accor, puisqu’à chaque lancement d’une nouvelle enseigne, on créait une structure à part, séparée du reste du groupe. Pour qu’elle garde son autonomie et sa liberté de créer.

– Une vente est-elle déjà prévue?

– Non, mais si demain, j’avais envie de céder mes parts ou mes concepts, j’irai évidemment voir Accor d’abord. Et quelle que soit leur réponse, je serai satisfait. J’ai finalement un rôle de poisson-pilote dans ces projets…

– Pourquoi investissez-vous en France, un pays présenté comme le malade de l’Europe, au Code du travail étouffant et à la fiscalité excessive?

– Parce que nos compétences et nos ressources sont avant tout en France; nous y exploitons d’abord les opportunités que nous identifions. L’internationalisation d’Ibis, par exemple, a été une vraie galère. En Suisse, nous avons perdu de l’argent pendant 10 à 15 ans. Au Brésil, cela a pris près de 20 ans avant de devenir rentable, cela a même failli coûter la vie à Accor. En Allemagne aussi, ce fut difficile. Cependant, si nous ne l’avions pas fait, aujourd’hui la Suisse ne serait pas le 4e pays en termes de revenus, sur la centaine dans lesquels nous sommes présents. On sous-estime les différences de coutumes, d’habitudes, même lorsque l’on parle la même langue.

– Et donc en France, pas de sinistrose?

– Certains secteurs marchent bien, d’autres pas. L’hôtellerie tourne bien. Elle subit les crises, naturellement. Notamment à travers la clientèle d’entreprise, tandis que celle de tourisme et de passage n’a pas trop souffert. Dans l’hôtellerie, la plus grande crise surgit d’abord lorsqu’il y a une surcapacité. Or, depuis l’an 2000, il n’y a pas eu beaucoup d’hôtels construits en France. En partie parce que les normes sont drastiques. Cela a même conduit des établissements à fermer. Paris marche fantastiquement, mais le parc diminue: il y a davantage de fermetures que d’ouvertures d’hôtels. Par conséquent, les possibilités de développement existent.

– N’êtes-vous plus sévère sur la France?

– Oh, si! Et encore plus quand je vois comment les choses fonctionnent ici, avec le bon sens qui manque tant à la France. La Suisse réussit à marier pragmatisme et rigueur, quand la France ne sait être que doctrinaire. Elle vit toujours dans un système de privilèges qui bloquent la société, comme en 1789, sauf qu’il est impossible de faire la révolution.

– Que pensez-vous du «virage» social-démocrate annoncé par François Hollande début janvier?

– Qu’il le pense, ce n’est déjà pas si mal. Qu’il le fasse… Je vous donne un exemple d’économies massives que la France pourrait réaliser: en regroupant régions et départements. Je l’ai proposé lorsque j’étais maire [UMP] de Fontainebleau. Et j’ai eu toute la classe politique contre moi, de façon assez sournoise. Je l’ai vécu au Sénat, où je suis arrivé par hasard. J’étais suppléant d’Alain Peyrefitte. Il m’avait dit que je ne craignais pas d’y siéger puisqu’il était immortel! Enfin, membre de l’Académie française, voulait-il dire. Résultat, il est décédé quatre ans plus tard [le mandat des Sénateurs est de six ans]. Hélas, au Sénat, on m’a écarté. J’ai aussi écrit un livre sur la réforme de l’Etat, en faveur d’une décentralisation réussie alors que le bilan de celle qui était menée n’était pas fameux. La multiplication de ces structures administratives représente des gaspillages invraisemblables.

– Comment jugez-vous l’attitude de la France envers la Suisse, sa traque des exilés fiscaux ou la dénonciation des conventions de double imposition?

– Je crois qu’il y a une part de jalousie envers ce qui fonctionne, et aussi une forme de mesquinerie, car, pendant ce temps, la France ne s’attaque pas aux vraies réformes qui lui rapporteraient bien davantage. Cette situation va me toucher, moi qui suis au forfait. Au lieu d’un prélèvement de 6% sur ma fortune lors de ma succession, mes héritiers qui résident en France vont payer 45%.

– La France souhaite-t-elle faire de Reyl un exemple de sa détermination à lutter contre l’évasion fiscale? Une banque dont vous avez confirmé être client, et dont le directeur a été autorisé cette semaine, par la justice française, à rentrer en Suisse.

– Oui, je suis toujours avec eux, mais ne veux pas en dire davantage. Sur les rapports entre les deux pays, je ne crois pas qu’il y ait d’ostracisme. Bien sûr, il y a cette idée qu’il vaut mieux taper sur un plus faible plutôt qu’un plus fort, pour éviter de se faire casser la figure! Mais si la France pouvait attraper un plus gros poisson, elle ne se gênerait pas.

Je dois aussi dire que le forfait fiscal faisait partie du génie suisse, capable d’imposer les riches étrangers qui venaient prendre leur retraite ici. Comme je le fais. Hélas, ce forfait a été dévoyé. Il a été accordé à tout type de gens, sportifs, artistes et autres qui, en réalité, sont très actifs. Moi, je ne fais que gérer mon patrimoine. Je ne dirige pas d’entreprise.

– Vous avez critiqué à plusieurs reprises la qualité de l’offre hôtelière de moyenne gamme en Suisse.

– A une époque, l’excellence que revendiquait la Suisse en matière d’hôtellerie ne s’appliquait qu’aux hôtels de luxe, aux palaces. Mais on peut aussi faire de l’excellence dans l’hôtellerie économique! Or, les établissements de moyenne gamme en Suisse ne sont pas d’un bon niveau. Cependant, c’est peut-être en train de changer. L’Ecole hôtelière de Lausanne (EHL) a pris un virage intéressant, en acquérant une dimension internationale. L’avenir est à l’international. Etre capable d’attirer des étudiants du monde entier et comprendre les modèles étrangers. Et ça, l’EHL l’a bien intégré.

– Vous avez collaboré avec l’EHL en y lançant un incubateur en 2008. Quels sont les résultats après 5 ans?

– Pour l’instant, je n’ai pas eu beaucoup de contacts ni de résultats avec ce projet, mais là aussi, les choses changent. Nous sommes en train de développer une relation entre l’Ecole hôtelière de Lausanne et l’école hôtelière que j’ai créée et qui porte mon nom, au Cambodge. L’idée est de favoriser l’innovation entre les deux écoles; en exposant les étudiants Suisses au monde asiatique, et inversement. Pour finalement voir comment les expériences des pays émergents peuvent apporter une nouvelle dimension dans la réflexion et la formation des élèves en Suisse. Au Cambodge, j’ai 300 élèves qui sortent diplômés chaque année. 97% d’entre eux trouvent du travail.

– Vous évoquez la mondialisation, et le succès de la Suisse. Le peuple s’interroge en ce moment sur son modèle de croissance, à l’occasion de l’initiative de l’UDC «Contre l’immigration de masse». Qu’en pensez-vous?

– La Suisse a raison de se poser la question. Dans sa campagne électorale, Nicolas Sarkozy avait lui aussi évoqué une reprise du contrôle de l’immigration en France, malgré les accords de Schengen. L’immigration doit être contrôlée. Les Etats-Unis et le Canada le font, c’est du bon sens. Vous avez montré dans vos colonnes que jusqu’ici, cette immigration a payé. Cependant, les bonnes idées ne sont pas éternelles. Il est toujours sain de s’interroger et de remettre les choses à plat. Peut-être que la conclusion est que la Suisse a besoin de davantage d’immigration! Pour assurer sa croissance et le financement des retraites.

– Vous avez des participations dans de nombreux projets, dans le vin, la restauration. Etes-vous satisfait de ces placements?

– A ce jour, j’ai investi dans une cinquantaine de projets. Je prends en général entre 10 et 50% du capital. Dans l’hôtellerie, mes investissements sont bons, neuf fois sur dix. Mais dans les autres secteurs, c’est plutôt une fois sur deux. Mon métier et mon savoir-faire, c’est l’hôtellerie. J’ai aussi eu des placements financiers malheureux, comme ces deux opérations avec une grande banque à Paris, qu’elle me présentait comme l’affaire du siècle… Avec Gérard Pélisson, nous avons perdu 10 millions d’euros! Je n’ai jamais digéré et suis en procès avec eux. Mon conseil: si un banquier vient vous voir et vous fait miroiter des rendements mirobolants, surtout n’y allez pas!

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