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Marc Baumann, d’Invethos: «L’argent seul ne résout rien»

Le directeur général et cofondateur du gérant de fortune Invethos montre que l'investissement peut avoir un impact social et répondre aux défis migratoires. Il réunit les investisseurs privés et les institutions sociales et change leurs incitations. Une autre vision de la finance

Dans sa maison bernoise louée à la Croix-Rouge, à quelques pas du parc qui jouxte le Palais fédéral, Invethos se distingue de l’agitation de la finance traditionnelle. Dès sa création en 2009 par deux gérants de grandes banques, Marc Baumann et le théologien de formation Lukas Stöcklin, la start-up bernoise a considéré l’investissement durable non pas comme un produit ou une niche mais comme le cœur de son métier.

La stratégie prend le contre-pied de la branche. L’institut refuse de multiplier les transactions et de privilégier les produits à forte marge. Invethos ne gère depuis ses débuts que des fonds déclarés au fisc, refuse les rétrocessions et est rémunérée en fonction du coût du mandat de conseil en francs (et non en pourcentage des fonds gérés). Aujourd’hui, avec 12 employés, elle dispose d’environ un milliard de francs sous gestion. Elle a notamment émis des «social impact bonds» dont le rendement est fonction du nombre de migrants qui trouvent un emploi. Marc Baumann, cofondateur et président de la direction, répond au Temps.

Le Temps: La finance peut-elle contribuer à la résolution du problème migratoire?

Marc Baumann: A la lumière des «social impact bonds» que nous avons lancés il y a trois ans, notre première contribution à cette question n’est pas financière. La première tâche a consisté à réunir l’Etat, les investisseurs privés et les institutions sociales pour s’attaquer au problème.

Le financement de ce projet par des investisseurs privés aurait d’ailleurs été plus facile si les taux d’intérêt avaient été supérieurs à aujourd’hui. Nos «social impact bonds» sont des obligations qui ont modifié les systèmes d’incitations du privé et des institutions sociales. La partie passionnante de la transaction était de combiner des buts sociaux à des incitations financières. Je pense possible de changer les comportements si l’on améliore les incitations. L’argent seul ne résout rien.

Qu’est-ce que cela change pour un privé?

La transaction suppose d’abord que l’investisseur s’engage et comprenne le problème. L’abstraction qui règne habituellement en finance est remplacée par la résolution d’un problème concret d’une institution sociale. En cas d’intégration réussie des migrants, le privé reçoit un taux d’intérêt, fondé sur l’idée selon laquelle il permet à l’Etat d’être plus efficace et d’économiser. Mais si l’intégration est plus basse que l’objectif, le privé perd une partie de son argent. Les pertes sont ainsi privatisées. Nous avons besoin d’un certain idéalisme.

Qu’en est-il du système d’incitations pour les institutions sociales?

Les institutions sociales ont aussi une incitation financière. Nous avons défini d’emblée des objectifs d’intégration des migrants. Si Caritas les dépasse, elle obtient un bonus financier et dans le cas inverse elle doit rembourser une partie des fonds obtenus. C’est absolument unique. Les institutions sociales accomplissent un bon travail, mais leur rémunération est fonction du nombre d’individus dont elles s’occupent. Nous préférons un autre modèle, par lequel les institutions seraient rémunérées si elles perdent un individu (un migrant) parce qu’il trouve un emploi. C’est ce changement d’incitations des institutions sociales qui a facilité la recherche d’investisseurs privés. Il faut dire que nous avons pris trois ans à négocier avec le canton de Berne pour établir sa structure définitive.

Est-ce que vous vous distinguez de l’approche sociale telle que la comprend la finance durable?

L’approche ESG – environnement, social et gouvernance – est un bon concept mais elle se concentre sur les actions cotées en vertu d’une évaluation relative à un indice. Dans le «social impact», nous cherchons plutôt des thèmes, par exemple l’intégration. En Suisse, nous finançons aussi des projets d’assainissement de dette, et aidons ainsi des personnes surendettées.

Dans l’immobilier, nous investissons différemment des banques classiques puisque nous nous concentrons sur des locaux pour institutions sociales, par exemple pour handicapés ou pour autistes. Nous proposons une baisse de loyer si l’institution prend en charge une partie de la gestion, comme l’entretien.

Est-ce moral d’avoir un rendement lié au destin d’individus?

Cela dépend de la situation. Pour les «social impact bonds», un rendement n’existe que si la personne trouve durablement un emploi, donc si son sort s’améliore. Pour une obligation classique, le remboursement est toujours de 100% que le sort soit favorable ou non à l’émetteur.

Pour moi, le taux d’intérêt exprime une forme de responsabilité.

Le taux d’intérêt n’est-il pas le prix du temps?

Cette définition classique me paraît trop étroite. Si vous prêtez de l’argent à un membre de la famille, vous ne demanderez pas de taux d’intérêt parce que vous avez confiance dans la responsabilité des membres de votre famille. Le taux est une forme de responsabilité.

Prenons l’exemple de la Roumanie, où nous sommes actifs en microfinance. Lorsque Ceausescu est mort, nous avons aidé à la création d’entreprises plutôt que de participer à des dons. Nous avons formé des individus. Mais en finançant une boulangerie, nous avons remarqué que le boulanger avait utilisé l’argent pour l’achat d’une voiture plutôt que pour son entreprise. Nous avons compris le besoin de lier les fonds à leur utilisation en fonction d’un processus discipliné. Nous avons un droit de gage et un taux d’intérêt. Et cela a fonctionné. Des centaines d’entreprises ont ainsi été créées.

Il faut être dur dans l’exigence de responsabilité et clément face à une situation inattendue et difficile. Sous cet angle, l’intérêt n’est pas immoral.

Faites-vous aussi des placements classiques en actions?

Nous investissons aussi dans des placements traditionnels, comme les actions, mais ici aussi nous employons des critères durables, comme l’exclusion de certaines activités. Il appartient au client de définir son champ d’investissement en fonction de ses risques.

Voulez-vous maximiser vos fonds sous gestion?

Invethos a commencé avec un seul client. Nous avons aujourd’hui environ un milliard de francs sous gestion. A l’inverse d’une banque cotée, notre objectif n’est pas de maximiser ce chiffre.

Qu’est-ce que cela change pour le client?

Vous avez par exemple un portefeuille financier de 600 000 francs avec une hypothèque de 200 000. Si le client demande à son gérant s’il doit rembourser son hypothèque, ce dernier sait que s’il vous recommande le remboursement le revenu de la banque diminue de moitié. Il vous conseillera normalement la prolongation de l’hypothèque.

Nous voulons aligner nos intérêts et ceux du client. Notre honoraire est indépendant de la taille des actifs. Notre tarif est fonction d’un conseil par mandat et en francs.

Dix ans après la crise, intellectuellement avez-vous gagné, dans le sens où les fonds sont partout déclarés, les rétrocessions inexistantes ou au moins transparentes, et chaque banque promeut le conseil («advisory»)?

Effectivement, mais nous conservons de grandes différences, par exemple dans le mode de conseil et le «social impact».

Est-ce qu’Invethos est meilleur marché, plus éthique et offre un rendement identique aux autres gérants?

Nous sommes meilleur marché pour une grande part des clients et plus éthiques et plus transparents que la plupart des autres gérants. La performance est bonne, mais elle ne l’est pas simplement parce qu’elle est bon marché.

L’ancien modèle de gestion s’est rapproché du vôtre. Quel est l’avenir de la finance durable?

Aujourd’hui, tout est durable dans le langage des banques. Avant c’était une niche, mais aujourd’hui tous les discours emploient ce terme. La netteté de la notion de durable s’est affaiblie avec la popularisation de l’ESG. Mais je ne peux que saluer l’effort des banques et des grands gérants de fonds dans le durable.

Quelles en sont les conséquences?

Cela amène les entreprises cotées à expliquer leur comportement environnemental et social dans leurs rapports. Mais ce qui est négatif, c’est le flou qui accompagne maintenant la définition.

Que manque-t-il?

Pour nous, l’engagement de l’investisseur est important, par exemple lorsqu’il investit dans le «social impact». Un rapport ESG d’une caisse de pension est très technique et abstrait. La distance entre l’investisseur et l’objet de son investissement reste grande. Par contre, quand Invethos investit en Roumanie, nos clients viennent sur place avec nous.

La finance est caractérisée par une approche à court terme. Est-ce que vous investissez autrement?

Nos clients allouent une partie de leur portefeuille en actions cotées et peuvent acheter et vendre en tout temps. Mais dans les investissements sociaux, comme l’assainissement de dettes ou le financement d’entreprises roumaines, le prêt est à 3 ou 5 ans et ne peut être vendu avant l’échéance. La volonté d’agir à long terme s’accompagne d’une exigence temporelle. Dans les «social impact bonds», il est calculé après 5 ans. Le rendement ne peut pas dépasser 5%.

Dix ans après la crise, est-ce que le monde financier évolue dans la bonne direction?

Oui, sous l’angle de la responsabilité et dans le sens où les entreprises ne se limitent plus à la satisfaction des seuls critères financiers. L’approche ESG s’est popularisée. Mais sur la question de la dette, je n’ai pas l’impression que l’on ait tiré les conséquences du passé.

Est-ce que les investissements durables ont besoin d’un soutien de l’Etat?

Je pense que la finance durable va poursuivre sa progression. La pression sur les entreprises pour qu’elles répondent aux critères environnementaux et sociaux est très forte de la part des actionnaires. Mais si des politiciens s’en mêlent, les risques sont nombreux. Peuvent-ils définir par exemple si la thérapie génétique est bonne ou non? A mon avis, la réponse à cette question ne peut être sans équivoque. La recherche doit se poursuivre. Il en va de même des énergies durables, comme l’exemple allemand l’a montré.

Je privilégie l’approche libérale selon laquelle l’Etat garantit les meilleures conditions-cadres, mais il ne lui appartient pas de dire quelles sont les énergies de l’avenir. Je crois à la concurrence des idées.

Que pensez-vous de la volonté de caisses de pension d’investir dans des institutions comme les écoles ou les EMS?

La pression vient de l’incitation à investir dans l’immobilier compte tenu des taux extrêmement bas. Des innovations sont possibles en matière de financement des infrastructures. Les écoles appartiennent aux communes, ce qui rend l’investissement difficile. Mais on peut imaginer des solutions modulaires laissant une place aux investisseurs privés.

La construction d’immeubles pour handicapés âgés est souvent trop chère et en général le temps est plus long si l’Etat construit, donc le coût total est plus élevé. Notre angle d’approche et un angle «design-to-cost» qui permet à l’institution sociale de couvrir les coûts d’immeuble par le forfait d’infrastructure qu’elle reçoit de l’Etat.


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