Marcel Dobler se rêve-t-il monarque pour infléchir davantage la course de l’histoire suisse? C’est en tout cas devant le château de Rapperswil-Jona, sa ville d’adoption, que le conseiller national (PLR/SG) a choisi de se faire immortaliser pour Le Temps.

Cela aurait aussi pu être dans un bobsleigh, sport qu’il a pratiqué à un haut niveau, devant le siège de la plateforme de vente en ligne Digitec, qu’il a cocréée, ou avec un ours en peluche dans les bras: il a repris en 2018 les 27 magasins Franz Carl Weber. Avant la crise, la chaîne de magasins dégageait un chiffre d’affaires annuel de 45 millions de francs. Elle emploie 240 personnes (170 postes équivalent plein-temps).

S’il venait à coiffer une couronne, c’est certainement en souverain éclairé et moderniste que Marcel Dobler aspirerait à régner. Celui qui est aussi vice-président de l'organisation Digital Switzerland n’a de cesse de s’élever contre le retard informatique de la Confédération. Il pose un regard d'expert sur l'accélération numérique que la pandémie a entraînée. Et évoque la réouverture des commerces dits «non-essentiels» prévue ce lundi.

Le Temps: Comment évaluez-vous les décisions du Conseil fédéral de mercredi?

Marcel Dobler: Je salue évidemment la décision de rouvrir les commerces. Je suis aussi satisfait que, sous la pression, le Conseil fédéral ait décidé de réévaluer la situation pour les autres secteurs le 15 mars, avec une possible réouverture des restaurants le 22 mars. Par contre, le Conseil fédéral n’a pas pris en compte la proposition de la Commission de la santé du Conseil national d’avoir une certaine flexibilité avec les terrasses, surtout dans les domaines skiables. C’est la troisième fois en quelques mois que la décision d’une commission parlementaire, qui est une instance démocratique, est ignorée. Cela me pose un problème.

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Franz Carl Weber a-t-il beaucoup souffert de la crise?

Nous avons eu des baisses de chiffres d’affaires, mais comme celles-ci sont inférieures à 40%, nous ne bénéficions pas des aides pour les cas de rigueur. A part le chômage partiel et les crédits covid, Franz Carl Weber n’a jusqu’à présent rien touché. L’année dernière, nous avons perdu 2 millions de francs et nous devons supporter cette perte, qui est due à une décision étatique. Avec le projet actuel du Conseil fédéral pour 2021, seules 30% de nos charges fixes seront couvertes par les aides car celles-ci sont plafonnées à 750 000 francs. En résumé, plus la PME est grande, moins elle est soutenue. Pour le commerce, c’est un gros problème et cela doit absolument être amélioré.

Quelle solution préconisez-vous?

Nous travaillons au parlement, notamment avec la Commission de l’économie et des redevances du Conseil des Etats, pour trouver une solution. Ce n’est pas possible d’avoir un système où seules les petites entreprises, disons de moins de 15 employés, s’en sortent sans dommage. Sinon, ce sont des places de travail qui sont menacées. Et il est important que les entreprises aient encore de la marge pour investir, précisément dans le commerce, qui est en train de vivre une transition vers la vente en ligne.

Quelle a été l’influence des mesures prises l’an dernier sur la marche de vos affaires?

Avec la fermeture du printemps, celles de l’automne à Genève et dans le canton d’Argovie, mais aussi les limitations de personnes en décembre, notre chiffre d’affaires a baissé de 20 à 25%. Mais les coûts fixes représentent le principal problème. Pour des magasins comme les nôtres, le loyer est une charge importante. Un exemple: notre succursale de la Bahnhofstrasse à Zurich nous coûte environ 300 000 francs par mois. Nous sommes locataires de la société PSP qui a annoncé cette semaine des résultats record. Tant mieux pour elle. Mais elle ne nous a pas offert un centime. Pour environ la moitié de nos magasins, nous avons trouvé une solution, mais pas pour le reste. Il en résulte la perte de 2 millions que j’ai évoquée précédemment.

Avez-vous compris ces fermetures?

Ce qui me dérange avant tout, c’est qu’il n’y a pas de base scientifique qui montre que ces mesures sont appropriées. Il y a des concepts de sécurité, le respect des distances, le port du masque… Des études montrent que le taux de contamination est faible dans les magasins. D’ailleurs, si on compare l’évolution des contaminations dans le canton de Genève et de Vaud en novembre, on n’observe pas de différence manifeste alors que le premier avait fermé les commerces et pas le deuxième. Pour moi, les fermetures de magasins ont été une erreur. Et il faudrait au moins que ces décisions soient prises à un niveau régional en fonction de la situation épidémiologique. Sinon, vous envoyez 350 000 personnes au chômage technique sans même savoir si c’est efficace ou proportionné.

Les décisions du Conseil fédéral ont-elles favorisé le commerce en ligne de manière durable?

Cela a véritablement marqué un tournant. Auparavant, le transfert annuel du commerce de détail vers la vente en ligne était de 2 à 5% par année. Le chiffre d’affaires de Digitec-Galaxus en 2020 a explosé de 60%. Il y a donc un changement structurel. Maintenant, cela va être passionnant d’observer si cette accélération se poursuit. Je pense que cette évolution pourrait doubler au cours des cinq prochaines années.

Est-ce que Franz Carl Weber va plus se développer dans la vente en ligne?

Oui, nous allons continuer à développer notre offre. Notre nouvelle boutique en ligne fonctionne depuis octobre. Toutefois, la transition numérique implique que les ventes dans les magasins physiques diminuent. A long terme, des filiales devront peut-être être réduites ou, si cela n’est pas possible, déplacées ou fermées. Il faut bien comprendre que les ventes en ligne génèrent un autre type de coûts pour les détaillants. C’est d’ailleurs pour ça que les recettes ne compensent pas les coûts non couverts pendant les périodes de fermeture de magasins.

Quand vous avez fondé Digitec, étiez-vous conscient que le commerce sur internet allait se développer de manière aussi fulgurante?

Oui, nous étions convaincus que ça allait croître de manière constante mais il faut se rappeler que lorsque nous avons commencé, en 2000, moins d’une personne sur deux avait une connexion internet! Selon moi, les gens se comportent de manière rationnelle. Ils vont acheter certains types de produits en ligne, par exemple une imprimante ou un beamer, mais ils vont toujours se déplacer pour certains achats qu’ils veulent voir, par exemple un canapé ou même une télévision. Acheter un animal en peluche de haute qualité chez Franz Carl Weber, c’est aussi une expérience, il y a un aspect émotionnel et on peut l’emporter tout de suite. Donc, cela va aussi rester. Il y a de bonnes raisons de se rendre dans un magasin.

Ne regrettez-vous pas d’avoir vendu vos parts de Digitec?

Quand j’ai vendu mes actions, je savais que, d’un point de vue financier, ce n’était pas la bonne décision. Mais l’argent n’est pas tout dans la vie. Si je ne l’avais pas fait, je ne serais pas conseiller national, je n’aurais pas participé aux Championnats du monde de bob à quatre et n’aurais pas repris Franz Carl Weber. C’est toujours difficile de faire des choix. Mais je n’ai pas de regrets. L’argent n’est pas tout (rires).

Digitec-Galaxus veut maintenant s’établir à l’étranger, notamment en Allemagne. Comment évaluez-vous ses chances de succès?

Quand j’étais encore chez Digitec, nous parlions toujours d’internationalisation. Mais nous étions très réticents à cause du cadre réglementaire. Les clients allemands peuvent attendre deux semaines avant de retourner la marchandise. En Suisse, le renvoi d’un produit technologique n’est possible que s’il y a un problème. Cela veut dire qu’on peut utiliser un ordinateur et le renvoyer après dix jours. Il est difficile d’estimer comment ce coût peut être répercuté sur le prix. Et le marché est très concurrentiel. Amazon est présent partout, mais n’a pas de dépôt en Suisse. Et puis, les fabricants pratiquent des prix différenciés selon le marché. Cela va donc être difficile d’optimiser les marges. Ils vont se développer, mais leurs parts de marché seront loin d’être aussi élevées qu’en Suisse.

Vous évoquez Amazon. Cela montre aussi à quel point il est difficile de faire émerger des contrepoids à ces géants du commerce en ligne en Europe, à l’exception de Zalando.

Il faut bien comprendre le système de la vente en ligne. Derrière ces entreprises, il y a des investisseurs qui se moquent de faire du bénéfice au début. Ils s’achètent du chiffre d’affaires jusqu’à ce qu’ils aient atteint une certaine taille. Car une fois qu’une entreprise a conquis une place importante, on ne peut plus l’éliminer. C’est ainsi que fonctionnent les marchés en ligne. Elle commence alors à gagner de l’argent. Digitec occupe certainement cette position en Suisse, mais ne pourra pas jouer le même rôle en Allemagne.

Comment Franz Carl Weber peut composer avec cette nouvelle donne?

Franz Carl Weber est une marque très forte sur laquelle nous voulons nous appuyer. Le danger, c’est que si ces plateformes internet deviennent de plus en plus puissantes et atteignent des parts de marché de 20%, il n’est plus possible de ne pas en être. Mais le contact direct avec le client est perdu, ce qui est un problème. Mais pour l’instant, je ne vois pas ces places de marché devenir si importantes en Suisse.

La pandémie a mis en évidence le retard de l’administration et du secteur médical. Comment le jugez-vous?

C’est un gros problème. L’Office fédéral de la santé publique (OFSP) n’a pas vu la numérisation venir. L’administration fédérale dispose certes de personnes compétentes dans ce domaine. Mais elle fonctionne en silo et pas de manière interdépartementale comme cela devrait être le cas en situation de crise. Elle devrait disposer de spécialistes sur lesquelles elle peut s’appuyer en cas d’urgence. En avril, l’OFSP a engagé un expert de la numérisation, mais il a trop peu de ressources financières et humaines pour avoir un impact. L’été dernier, lorsque les contaminations ont baissé, ils auraient dû faire quelque chose. L’OFSP s’est vraiment endormi en matière de numérisation.

Comment y remédier?

Il existe un projet de structure supra-départementale pour la numérisation, qui pourrait être rattachée à la chancellerie. Je le soutiens activement. C’est sûr qu’il y a un énorme potentiel de progression. Le dossier électronique du patient en est un, mais il y a de fortes résistances politiques. J’ai aussi déposé une motion pour que la loi sur les épidémies soit adaptée afin que les cantons soient tous contraints de livrer leurs données. Le Conseil fédéral vient de proposer de l’accepter. Seuls huit cantons livrent régulièrement leurs statistiques de traçage des contacts et quatre le font de manière irrégulière. C’est inacceptable! Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi le Conseil fédéral peut prendre des mesures liberticides envers la population, mettre des centaines de milliers de personnes au chômage technique sans être capable de rédiger une ordonnance qui oblige les cantons à livrer les données.

Vous êtes membre de la Commission de la santé du National. Que faites-vous d’autre pour lutter contre la pandémie?

J’ai par exemple proposé que la Confédération finance les tests dans les EMS et les homes. En une semaine, cela a été traduit dans une ordonnance fédérale. Je demande aussi qu’elle prenne à sa charge un test rapide tous les 14 jours. Cette proposition constitue la base d’une stratégie de test à grande échelle en Suisse. Le Conseil fédéral a été trop timide pour prendre de tels coûts en charge.

Est-ce que les entreprises devraient pouvoir, selon vous, obliger leurs employés à se faire vacciner?

Les vaccinations doivent être volontaires. Dès que les vaccins seront largement disponibles, il n’y aura plus de justification pour interférer avec les droits fondamentaux. Chaque citoyen est libre de décider lui-même s’il veut se faire vacciner ou s’exposer à un risque.

Allez-vous le faire chez Franz Carl Weber?

Non, je suis contre les vaccinations obligatoires. Au début de la pandémie, nous avons laissé à nos employés le soin de porter ou non un masque. Ils ont déclaré à l’unanimité qu’ils le faisaient sous leur propre responsabilité.

Faites-vous partie de ceux qui trouvent que la campagne de vaccination est trop lente en Suisse?

Oui. Et je trouve que la communication de l’OFSP est quelque peu tendancieuse. Les taux de vaccination communiqués par l’administration ne sont pas assez précis. Or, ce qui importe, c’est de savoir combien de premières et de deuxièmes doses ont pu être administrées. C’est de nouveau un problème de communication, car l’administration veut publier des chiffres élevés. Et pourquoi, par ailleurs, restons-nous si restrictifs dans le choix des fabricants de vaccins? Pourquoi ne pas essayer d’obtenir des vaccins d’autres entreprises, par exemple russes? Le principe actif du vaccin de Moderna est produit en Suisse, mais seuls 1% des vaccins y sont distribués

Après un an de gestion de la pandémie, quelle note donneriez-vous à la Suisse?

Ce qui me dérange, c’est qu’il n’y a aucune prise de décision sur la base de données fiables. La Confédération aurait eu le temps de préparer cela pendant l’été. Là, l’Etat a vraiment fauté. Il manque une véritable stratégie et le Conseil fédéral est trop peu précis. L’efficacité des mesures de restriction doit pouvoir être vérifiée. Pour cela, il faut disposer de repères, de critères de référence sérieuses. Or, le Conseil fédéral navigue à vue. Je ne lui donne certainement pas une bonne note.

Est-ce que vous allez recréer une nouvelle entreprise prochainement?

J’ai mis ma passion pour l’entrepreneuriat de côté afin de me consacrer à ma fonction de conseiller national. Je dois participer à quatre sessions de trois semaines à Berne, sans compter les séances des commissions. Tant que je serai politicien, je n’aurai pas le temps de fonder de nouvelles entreprises et d’avoir vraiment une influence opérationnelle. Mais je ne serai pas politicien toute ma vie et me réjouis de ce qui m’attend encore.


Marcel Dobler en dates

1980: Naissance à Männedorf (ZH).

2001: Cofondation du site de vente en ligne Digitec avec Oliver Herren et Florian Teuteberg.

2003: Diplôme HES en informatique.

2009: Champion suisse de décathlon.

2014: Digitec est vendu à Migros et deviendra par la suite Digitec-Galaxus.

2015: Election au Conseil national sous la bannière du PLR saint-gallois. Il est réélu en 2019.

2016/2018: Champion suisse de bob à quatre.

2018: Devient copropriétaire des magasins de jouets Franz Carl Weber.