Technologie

Marcel Salathé: «Connaître le code est devenu vital»

Dès samedi auront lieu, à l’EPFL, les Applied Machine Learning Days, soit quatre jours de conférences sur l’intelligence artificielle. Responsable de l’événement, Marcel Salathé insiste sur l’importance de connaître le code pour garder le contrôle sur les nouveaux services

C’est l’une des plus importantes conférences sur l’intelligence artificielle en Europe qu’organisera l’EPFL dès le samedi 26 janvier. Durant quatre jours s’y tiendront les Applied Machine Learning Days (AMLD, Appliedmldays.org). Cette manifestation sera centrée autour du machine learning, soit la capacité des ordinateurs à analyser des masses considérables de données, à prendre ensuite des décisions liées à ces données et à effectuer des prédictions.

Organisée pour la troisième année de suite, la conférence devrait attirer cette année 2000 personnes, soit quasiment le double de l’an passé. A son origine et à sa tête se trouve Marcel Salathé, professeur au laboratoire d’épidémiologie numérique de l’EPFL, mais aussi notamment responsable de l’Extension School de l’EPFL et cofondateur de la start-up AICrowd, qui organise des compétitions en intelligence artificielle. Interview d’un passionné du numérique réputé pour son enthousiasme pour les nouvelles technologies.

Le Temps: Comment évolue cette conférence par rapport à 2018?

Marcel Salathé: Nous allons presque doubler le nombre de participants cette année, ils seront presque 2000 contre un peu plus de 1000 l’an passé. Et surtout, nous nous spécialisons. Lors des dernières éditions, les gens venaient écouter des conférences générales sur l’intelligence artificielle (IA). Cette année, il y aura en plus 16 conférences spécialisées sur l’IA dans la science, la santé, la finance… Et nous aurons des intervenants de choix comme Garry Kasparov, très impliqué dans les interactions entre l’homme et la machine ou encore Jeff Dean, responsable de l’IA chez Google.

Vous adressez-vous uniquement à des spécialistes?

Non, la plupart des présentations et des ateliers ne nécessitent pas de connaissances poussées en machine learning. Bien sûr, certaines présentations seront très pointues. Mais lundi soir, la conférence de Garry Kasparov et la discussion qui suivra s’adresseront à tous.

L’IA devient omniprésente dans toutes les industries. L’EPFL forme-t-elle assez de spécialistes?

Nous formons environ 200 experts en computer science chaque année, mais le marché en demande beaucoup plus. Nous n’arriverons pas à satisfaire la demande, mais en même temps, nos spécialistes en ingénierie ou en biologie ont aussi des notions avancées d’IA. Il est certain que nous devons faire davantage en termes de formation, ne serait-ce que pour garder notre région à la pointe dans tous les domaines qui bénéficieront beaucoup de l’IA.

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L’Extension School de l’EPFL peut-elle y contribuer?

Elle aide surtout à augmenter, de manière générale, le niveau de connaissance en IA et en programmation. Nous venons de fêter sa première année et des centaines des personnes ont suivi des cours à distance, que ce soit des jeunes, des retraités ou des employés. Une personne qui n’avait pas écrit de code depuis vingt-cinq ans a rafraîchi ses connaissances, c’est très encourageant. Le profil type moyen des participants à nos cours est une personne de 41 ans qui travaille. Et nous venons de signer avec Swisscom pour former ses employés. Nous voulons donner des cours à plusieurs milliers de personnes cette année.

Vous dites souvent que tout le monde doit savoir coder. Pourquoi?

Avec la numérisation de la société, l’IA est partout. Du coup, il est vital d’avoir des connaissances de base pour comprendre comment fonctionne le monde qui nous entoure, les systèmes que nous utilisons, les services que les géants de la tech nous proposent, voire nous imposent. C’est essentiel. Sinon, nous devenons tous dépendants de produits que nous ne comprenons pas. Connaître le code est devenu vital.

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En même temps, on voit apparaître la tendance du «low code», voire du «no code», avec des services ou applications que l’on peut concevoir sans programmation…

Oui. La programmation était pendant longtemps une affaire de spécialistes et la conception d’applications et de services se démocratise. Faut-il pour autant ne pas enseigner le code? Non, ce serait une erreur fondamentale. On resterait ainsi des consommateurs passifs, des serviteurs de la technologie. C’est inacceptable, ne serait-ce que pour nos libertés fondamentales. On est partis des cartes perforées pour passer à du code compliqué, pour désormais programmer en langage presque naturel. Les outils de programmation deviennent plus faciles, mais c’est toujours du code à la fin, c’est pourquoi nous avons besoin des notions de base sur comment cela fonctionne.

Mais, en tant que spécialiste, vous vous adressez à une élite de gens qui veulent se former, qui s’intéressent au fonctionnement des applications, pas à tout le monde…

J’admets que ces notions sont partagées par peut-être 0,1% de la population. Pourquoi ne pas accroître cette proportion à 10%? Ce serait déjà formidable. Autre chose: il y a deux cents ans, certains disaient: «A quoi bon savoir lire et écrire si je ne veux pas être un écrivain?» Aujourd’hui, un tel raisonnement serait absurde. Comme il sera bientôt absurde, voire dangereux, de ne pas posséder de bases en programmation.

Vous parlez de contrôler la technologie. Mais en même temps, des spécialistes pointus n’arrivent pas à expliquer comment une IA prend telle ou telle décision. Alors, à quoi bon apprendre le code?

Je ne nie pas cela. On parvient à créer des systèmes si puissants qu’on ne les comprend pas encore totalement. Je compare cela à l’action de certains médicaments, que l’on ne comprend pas à 100% non plus. On peut aussi envoyer des fusées sur la Lune, mais on n’explique pas entièrement la gravité. Mais je suis optimiste: de plus en plus d’ingénieurs s’intéressent aux réseaux de neurones et l’on parviendra à expliquer totalement leur fonctionnement. Que ce soit via des spécialistes basés dans la Silicon Valley, en Chine ou à l’EPFL. Ce qui est très rassurant, c’est qu’il suffira, à mon sens, à des ingénieurs, d’où qu’ils viennent, d’être bien formés pour s’intéresser à ces problèmes et les résoudre.

Reste que le centre de décision et de contrôle pour ces problématiques majeures se trouve dans la Silicon Valley et que, de fait, une petite caste d’ingénieurs possède aujourd’hui une influence considérable sur nos vies.

Oui, mais le monde change vite et l’informatique se décentralise rapidement. Les prochains géants de la tech proviendront-ils de Californie? Peut-être. Mais ce n’est pas du tout certain. Et encore une fois, il y a de plus en plus d’ingénieurs aux quatre coins de la planète qui peuvent servir de contre-pouvoir. Et si une partie de la population peut aussi posséder des notions de code, ce sera encore plus utile.

Vous êtes extrêmement positif par rapport à la technologie, ce qui tranche avec le discours ambiant…

Je suis optimiste, mais pas naïf. On oppose volontiers deux mondes: celui de certains milliardaires de la Silicon Valley qui nous promettent un avenir parfait gouverné par la technologie, face à des sommités, telles que le scientifique Stephen Hawkins ou l’entrepreneur Elon Musk, qui disent que l’IA pourrait tous nous tuer. La technologie peut nous aider à vivre mieux, mais pour cela, il faut la comprendre et la contrôler. Et cela ne peut passer que par l’éducation, n’en déplaise à des enseignants ou des politiciens qui veulent préserver les enfants de l’informatique. C’est une erreur colossale.

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