Asie

Le marché chinois fait toujours rêver les Suisses

En panne la Chine? Pas pour les entrepreneurs suisses qui continuent d’investir et affichent la même sérénité que les dirigeants chinois sur l’avenir du pays

Les anciennes plaines agricoles transformées en zone industrielle de Waigaoqiao, en périphérie de Shanghai, accueillent aujourd’hui par dizaines les représentants des plus grandes firmes mondiales. C’est dans ce dédale d’usines et de sièges de représentations qu’a été inauguré samedi, en présence du président de la Confédération, Johann Schneider-Ammann, le nouveau bâtiment du Swiss Center. Fondé il y a quinze ans, ce centre a servi plus de 300 entreprises suisses pour leur implantation en Chine. «Elles sont de plus en plus rentables et 65% d’entre elles ont l’intention d’augmenter leurs investissements», explique Nicolas Musy, son cofondateur en se référant à une vaste enquête réalisée auprès des milieux d’affaires.

Lire l’éditorial: La nouvelle normalité sino-helvétique

La Chine ralentit. Elle serait même au bord du précipice, endettée, boursoufflée, déséquilibrée par trop de plans de relance, trop d’intervention étatique, selon les économistes les plus sceptiques. Ce pessimisme est loin d’être partagé par les représentants de l’économie suisse en Chine. «Bien sûr qu’il y a un ralentissement. Mais de quoi parle-t-on? Avec 7% en 2015, la croissance chinoise représentait l’équivalent du total du PIB suisse, explique Walter Börsch, président de Starrag, un fabricant de machine de haute précision qui fait partie de dix-huit sociétés installées au Swiss Center. Avant nous avions une croissance de 20 à 30%, à présent c’est 5 à 8%. C’est normal.»

Impulsion du gouvernement

Contrairement à certains concurrents américains ou européens, la plupart des entrepreneurs suisses qui accompagnaient le président de la Confédération lors de sa visite d’État, affichent une bonne dose de sérénité et de confiance envers les autorités chinoises pour le développement de leurs affaires. S’il est vrai que certains secteurs de l’économie – immobilier, chimie, acier – sont à la peine, d’autres sont bien plus dynamiques comme les énergies renouvelables, les télécommunications, l’automation ou l’aéronautique. Cela ne doit rien au hasard, mais aux nouvelles priorités du gouvernement chinois. Or ce sont précisément des créneaux où les PME suisses sont en pointe.

«La Suisse se distingue par sa capacité à se situer au haut de la chaîne de valeur. Cela fait rêver les Chinois, c’est la voie stratégique qu’ils veulent suivre, explique le Genevois François Gabella, CEO de LEM, une entreprise de capteurs de courant électrique dont 60% de la production est faite en Chine où travaillent 800 employés. Même si les salaires augmentent, les coûts de production restent très bas, de 20 à 25% moins élevés qu’en Suisse. A l’instar de Nestlé, l’internationalisation de notre production nous a non seulement permis de devenir le leader mondial mais aussi, au final, d’avoir davantage de places de travail en Suisse.»

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300 millions de patineurs

Un constat partagé par Marie-Gabrielle Ineichen-Fleisch: «Avec ses produits de niche et innovant, la Suisse est très bien placée pour réussir dans ce pays où la classe moyenne augmente rapidement.» La secrétaire d’État aux affaires économiques ajoute que la Suisse possède désormais un autre avantage avec son accord de libre-échange, unique en Europe: «Il porte ses fruits. Les Chinois y tiennent beaucoup et ils font preuve de bonne volonté pour le mettre en œuvre. Mais cela prend du temps car c’est le plus complet et détaillé qu’ils aient signé.» Peu à peu, les 56 000 douaniers du pays ont été informés des nouvelles règles et tarifs. En juillet, alors que l’accord aura deux ans, un comité mixte se réunira pour évoquer des clauses de révisions.

Cet accord n’a pas changé grand-chose pour Viktor Meier, président de Glice, une entreprise de patinoire artificielle. Mais il participe de la bonne image de la Suisse. L’entrepreneur lucernois a vendu sa douzième patinoire la semaine dernière en Chine. «Hier, un officiel chinois m’a expliqué que le président Xi Jinping rêve d’avoir 300 millions de patineurs!» Le jeune entrepreneur qui vend ses plus grandes installations 500 000 francs – entièrement conçues en Europe — voit désormais en grand. Avec la perspective des Jeux olympiques d’hiver de Pékin en 2022, le sport et le tourisme sont d’autres secteurs où les Suisses pourraient se distinguer.

Complémentarité

Le vice-ministre chinois du commerce fait miroiter un autre rêve: «Nous restons la locomotive de l’économie globale», a-t-il expliqué à un parterre d’industriels suisses à Pékin avant d’évoquer la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (BAII): «Il y a une large complémentarité entre la Suisse et la Chine: vous avez une tradition d’ouverture de nouveaux marchés, de financement et les technologies de pointes, nous avons une grande force d’ingénierie et de mobilisation des ressources.» Johann Schneider-Ammann a pour sa part expliqué que le but de sa visite était de «renforcer l’effet de l’accord de libre-échange, d’ouvrir des portes et de défendre place de travail en Suisse».

Lire l’interview de Johann Schneider-Ammann: «Je ne peux pas changer le système chinois»


Les chiffres d’une relation

Si l’on s’en tient aux statistiques, l’accord de libre-échange, signé en juillet 2014, n’a pas eu d’effets spectaculaires sur les relations commerciales entre la Suisse et la Chine. En 2015, la première année complète de libre-échange, la Suisse a exporté pour 8,9 milliards de francs de marchandises vers la Chine. C’est 700 millions de plus, soit 8%, qu’en 2013. En sens inverse, le pays a importé l’équivalent de 12,3 milliards de francs en provenance de l’Empire du Milieu. Soit 1 milliard de plus, là aussi en hausse de 8%, par rapport à 2013.

Entre 2013 et 2014, les investissements suisses en Chine ont pratiquement doublé, à 3,2 milliards de francs. La BNS ne dévoile par contre pas les investissements chinois en Suisse. Mais les exemples sont nombreux: ces derniers mois, des fonds chinois ont permis de racheter Syngenta, l’Hotel Palace de Lucerne ou encore Infront Sport & Media, pour ne citer que des cas emblématiques.

Dernier indicateur des relations sino-suisses: les touristes. En 2015, ils ont passé 1,38 million de nuits dans des établissements suisses. Un tiers de plus qu’en 2014, près de 50% de plus qu’en 2013. Seul bémol, les nuitées ont chuté de 20% en février dernier. La raison? La nécessité, nouvelle pour les Chinois, d’obtenir un visa biométrique pour entrer dans l’espace Schengen.

(Servan Peca)

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