Investissements

«Le marché français du capital-risque est riche d’opportunités»

Ancienne ministre française de l’Economie numérique puis de la Culture, Fleur Pellerin pilote désormais, depuis Paris, le fonds d’investissement technologique Korelya. Une reconversion rare en forme de plaidoyer pour la France de l’innovation

Quelle vie après la politique? En France où cette question est souvent ignorée par les élus professionnels accrochés à leurs mandats et aux ors de la République, Fleur Pellerin contraste étonnamment. Après une météorique carrière de ministre durant le quinquennat de François Hollande – dont elle fut l’une des «amazones» les plus en vue durant la campagne présidentielle de 2012 – l’intéressée est aujourd’hui pleinement femme d’affaires, à la tête du fonds d’investissement technologique Korelya Capital.

Objectif: faire financer les jeunes pousses digitales tricolores et européennes les plus prometteuses par des investisseurs asiatiques davantage portés d’ordinaire vers le monde anglo-saxon. Un pari économique résolument politique, pour cette énarque qui, pour préserver sa liberté et sa crédibilité, a choisi en 2016 de démissionner de la haute fonction publique.

Le Temps: Passer du service public au monde de l’entreprise reste rare en France. Vous l’avez fait après avoir occupé les devants de la scène politique. La rupture est définitive?

Fleur Pellerin: J’ai surtout mis en pratique une conviction que j’ai toujours eue: la défense de l’intérêt général n’est plus, aujourd’hui, le monopole de l’action publique et encore moins celui du monde politique. L’entreprise, en particulier dans le secteur numérique, offre de multiples possibilités d’avoir un impact positif sur la société, et de très nombreuses opportunités de s’engager et de s’investir. J’aurais pu, statutairement, conserver pendant huit ans mes droits à réintégrer l’administration mais j’ai décidé de démissionner de la fonction publique pour m’investir complètement dans ma nouvelle mission. Pour autant, je ne crois pas qu’on résoudra les problèmes de la France en mettant des entrepreneurs à la tête du pays. Et vice versa. Je crois au contraire à la complémentarité des rôles. Les énarques, j’en sais quelque chose, savent comment fonctionne l’administration. Ils en maîtrisent les codes. Ils savent s’en servir. Depuis que j’ai créé Korelya Capital, je n’ai rien renié. Je reste fidèle aux idéaux d’une gauche réformiste, soucieuse de la création de valeur et de son juste partage.

– La caractéristique de votre fonds d’investissement technologique est d’être financé par des acteurs numériques asiatiques, surtout sud-coréens. Or votre famille politique socialiste semble, en France, de plus en plus tentée par le rejet de la mondialisation…

– La mondialisation de l’économie est irréversible. Et la mutation de nos sociétés l’est aussi. Une gauche moderne doit tenir compte de ces réalités et savoir y répondre. Je ne crois pas à une gauche déconnectée des réalités économiques et technologiques. Pour moi, la gauche doit, par définition, se montrer plus libérale que la droite, qui, en France, est résolument conservatrice. La gauche doit lutter contre les rentes, contre la reproduction des situations acquises. Elle doit intégrer et même susciter le progrès, pas s’y opposer. Ma position, cela dit, n’est pas partagée par tous au PS français…

– Faire du capital-risque en France, pays réputé pour ses lourdeurs administratives et sa fiscalité peu attractive, n’est-ce pas une gageure?

– Au contraire. Saviez-vous qu’en 2016, Paris a supplanté Berlin pour les levées de fond destinées à financer des start-up? La question qui se pose en France est plutôt celle de notre écosystème. Aux Etats-Unis, ou en Asie, le capital-risque est souvent l’apanage d’anciens entrepreneurs qui ont fait fortune. Ils savent flairer les entreprises, les hommes, les comportements. En France, cette activité était jusqu’à présent surtout le fait de financiers, dont l’audace n’est peut-être pas la caractéristique principale. Il manque ici ce qu’un capital-risqueur apporte aux jeunes pousses en Amérique: du coaching, du conseil pour réorienter leur offre, une aide à la prise de décision. C’est ce modèle que Korelya Capital entend suivre. Nous voulons nous impliquer aux côtés des entreprises que nous choisissons d’accompagner.

– Les investisseurs asiatiques qui vous font confiance perçoivent ce potentiel?

– J’ai la chance, par mon parcours et mes origines, de profiter d’une popularité unique en Corée du Sud, qui m’ouvre toutes les portes. Idem dans de nombreux autres pays d’Asie du Sud-Est. Korelya, c’est le début d’une aventure. Nous comptons investir nos 100 millions d’euros actuels dans une vingtaine d’entreprises, et pas seulement en France mais aussi dans d’autres pays d’Europe, parmi lesquels la Suisse. Mon argument auprès de mes bailleurs de fonds est assez simple: le marché français et européen du capital-risque n’est pas saturé, contrairement aux Etats-Unis. Il est riche d’excellentes opportunités, malgré l’obstacle constitué par la fragmentation de nos différents marchés et l’absence de consolidation au niveau européen. Le crédit impôt-recherche en vigueur en France est un argument de poids. C’est le meilleur d’Europe et nous avons en conséquence de formidables équipes de recherche et de très belles entreprises technologiques.

– Votre passage au ministère français de la culture a été controversé. La passionnée de technologie que vous êtres, centrée sur l’international, a-t-elle été rejetée par le microcosme franco-français?

– Je vais vous citer un seul chiffre, qui résume bien la réalité complexe de ce ministère: 70% de la totalité de ses crédits vont à Paris et la région Ile-de-France. C’est vous dire la concentration des moyens, des personnes, dans un petit milieu qui parle beaucoup. J’ai voulu faire de la démocratisation de la culture ma priorité, car telle est, à mon sens, l’ambition ultime d’une politique culturelle de gauche. La culture, au même titre que l’éducation, se trouve aujourd’hui au cœur de toutes les réflexions sur l’identité, sur la Nation. En conséquence, le ministère de la culture ne peut être celui des petits fours et des inaugurations: il doit redevenir un ministère de combat. Et finalement, si cela suscite de la controverse, tant mieux!


Fleur Pellerin, bio express:

Née en août 1973 en Corée du Sud, Fleur Pellerin a grandi en France. Diplômée de l’ESSEC puis de l’ENA en 2000, elle intègre la Cour des comptes, et rejoint le parti socialiste dans les équipes de campagne présidentielle de Lionel Jospin (2002), Ségolène Royal (2007) puis François Hollande (2012).

Nommée d’abord ministre des PME, de l’innovation et de l’économie numérique en 2012, Elle accède en août 2014 au prestigieux poste de ministre de la culture. Elle quitte le gouvernement Français en février 2016.

Crée en septembre 2016, son fonds Korelya Capital, principalement financé par Naver, le premier portail web de Corée du Sud, est doté de 100 millions d’euros.

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