Le marché halal, évalué à 3 milliards de francs, est délaissé par les distributeurs

Alimentation La consommation de produits musulmans augmente pendant le ramadan

Une manne qui n’est exploitée que par quelques petites échoppes

L’imam de la mosquée de Lausanne, Mouwafac el-Rifaï, en est certain: la grande distribution passe à côté du halal. Le chef religieux déplore que sa communauté, un vrai marché à conquérir, soit délaissée. «Si les grandes enseignes helvétiques se décidaient à fournir ces types de produits, les musulmans de Suisse privilégieraient les achats locaux et arrêteraient de se fournir en France.»

Les dépenses alimentaires des musulmans de France augmentent de 30% pendant le jeûne du ramadan, entamé jeudi, soit de 350 millions d’euros, précise le cabinet de conseil Solis dans une étude parue en 2012. A l’origine de cette hausse de la consommation, le repas festif du soir que s’offre la majorité des familles musulmanes pratiquantes pendant ce mois de juin. L’islam invite les croyants à consommer de la viande dite halal (la bête, consciente, doit être égorgée par un religieux, en conformité avec la tradition).

Avec 450 000 membres, selon les derniers chiffres de l’Office fédéral de la statistique, la communauté musulmane en Suisse constitue un marché potentiel de 3 milliards de francs, explique Nicolas Inglard, directeur du bureau d’études Imadeo à Genève.

Un marché qui ne semble guère intéresser les grands distributeurs. Par exemple, Coop ne propose que quelques produits halal sous les marques importées Al Wadi et Baktat, et confirme n’avoir aucune stratégie marketing à l’occasion du mois de ramadan. Migros, de son côté, ne dispose d’aucun aliment halal et ajoute que «l’importation de viande spécifiquement destinée aux consommateurs musulmans n’est pas à l’ordre du jour». Seul Manor Food adapte son offre à cette période. Le géant propose des viandes halal, des pâtisseries et des biscuits orientaux tout au long de l’année dans ses magasins de Genève, Vésenaz (GE) et Chavannes-de-Bogis (VD). Et «nous étoffons notre assortiment de produits halal durant le ramadan», souligne Elle Steinbrecher, porte-parole de Manor. Le groupe, qui refuse de communiquer ses chiffres, se dit très satisfait et continuera chaque année à agrandir son offre pendant la période du jeûne musulman.

Autre facteur qui explique le désintérêt des grandes surfaces pour les produits destinés à la communauté musulmane: le droit suisse, qui interdit de saigner les mammifères lorsqu’ils sont conscients. Une loi que juifs et musulmans avaient tenté de modifier en 2003 par le biais d’une initiative populaire qui, faute de signatures, n’a pas abouti. La dernière raison, souvent évoquée, est le nombre de musulmans présents sur le sol helvétique. «Nous ne proposons pas de produits halal car nous considérons que cette demande est trop mince», explique le porte-parole de Migros, Tristan Cerf.

Cette indifférence frappe les spécialistes de la consommation. «Il est évident que les enseignes suisses sous-exploitent le marché de l’alimentation musulmane, à Genève en particulier, où il y a une vraie demande compte tenu de la communauté internationale», affirme Nicolas Inglard.

Ce marché, des échoppes ont su le capter. En France voisine, l’épicerie libanaise Goodtaste Goodies, basée à Ferney-Voltaire, sert une clientèle composée à «70% de Genevois, Lausannois ou Bernois». L’un de ses concurrents, suisse, lui, enregistre «un pic des ventes de 40% une semaine avant et une semaine après le ramadan», détaille le boucher Swisshalal à Lausanne. Pour lui, le désintérêt des enseignes locales pour le halal se révèle plutôt avantageux. Il ne craint qu’une chose: «Le jour où les grands distributeurs se mettront au halal, nous, nous pourrons fermer.»

«Le jour où les grands distributeurs se mettront au halal, nous, nous pourrons fermer nos boutiques»