Le marché des médicaments génériques ne cesse de se développer. Sur le plan mondial, sa progression devrait se situer, selon une récente étude de la banque Lombard Odier & Cie, à 14% par an, contre environ 6% pour les produits de marque. Mais la Suisse reste, avec la France et l'Italie, l'un des pays occidentaux où la part des produits imités par rapport à l'ensemble du marché des médicaments est très faible. En 1994, cette part dépassait à peine 2,1% contre plus de 10% au Japon, au Canada et aux Etats-Unis, plus de 20% en Allemagne et aux Pays-Bas, et même près de 35% en Autriche.

Part de marché en augmentation

Année après année, l'écart semble se creuser. En 1997, le marché des génériques a ainsi progressé de 15,3% pour atteindre 125 millions de francs (prix public + TVA) contre une hausse de 5,1% à 3,612 milliards de francs pour les médicaments protégés par un brevet. Malgré cette progression, la part des génériques reste modeste (2,9% du total). Mais des spécialistes tablent sur une forte augmentation dans les années à venir avec, à l'horizon de 2005, une part de marché qui pourrait atteindre 8%.

Un tel potentiel aiguise l'appétit des entreprises. Chez Mepha Pharma SA, à Aesch près de Bâle, on se prépare activement à répondre à cette demande. L'entreprise bâloise est numéro un de ce marché. Appartenant principalement à des médecins, cette compagnie a réalisé l'an dernier un chiffre d'affaires de 20,9 millions de francs, en hausse de 19,2% par rapport à l'exercice précédent.

Pour l'année en cours, Salvatore Volante, 36 ans, le PDG de la compagnie, s'attend à atteindre un bénéfice d'environ 10% et un chiffre d'affaires de 24 millions de francs, ce qui représenterait 1% du marché suisse des médicaments (sortie d'usine) – lire ci-dessous les résultats semestriels de cette entreprise. Les ventes principales de Mepha Pharma sont réalisées dans le domaine cardio-vasculaire (près de 6 millions de francs), antirhumatismal (5,84 millions de francs) et anti-infectieux (2,6 millions de francs). Ne supportant pas les frais de recherche des grands groupes pharmaceutiques, les compagnies de génériques peuvent offrir leurs médicaments à des tarifs plus bas. Exemple: 20 dragées de 50 mg de l'anti-inflammatoire Olfen fabriqué par Mepha Pharma, un générique du Voltaren, coûtent 14,65 francs contre 22,40 francs pour le médicament d'origine qui vient de perdre son brevet.

Mais l'annonce d'une baisse, agendée au 15 septembre prochain, du prix de 113 médicaments qui ont perdu leur patente et qui sont inscrits sur la liste des spécialités entre 1974 et 1980, provoque beaucoup de craintes chez les fabricants de génériques. Des chutes de prix de 20 à 30% – et parfois jusqu'à 70% – pourraient se produire, rendant du coup les produits imités aussi chers voire plus onéreux que les originaux. Exemple: la boîte de 20 dragées 400 mg de Trental, un vasodilatateur coronarien fabriqué par le groupe allemand Hoechst, coûte à peine plus cher qu'un générique commercialisé par Helvepharm (20,45 francs contre 14,75 francs). Et puis, comment convaincre médecins, pharmaciens et patients? Selon Salvatore Volante, la différence se fera en innovant au niveau de la forme des médicaments. En remplaçant par exemple de gros comprimés par des tablettes plus petites ou fondant dans du liquide. Le patron de Mepha Pharma se saisit d'un tube pour servir son argumentation. Il l'ouvre, sort une pastille et la laisse glisser dans un verre d'eau. La pastille fond après trente secondes. «Regardez et comparez: les personnes âgées n'aiment pas avaler ces gros comprimés. Nous possédons d'ailleurs un brevet de fabrication sur ces tablettes.»

Chez Mepha Pharma, on réfléchit aussi à d'autres démarches, comme celle d'introduire un effet retard dans des comprimés délivrant trop vite leur substance. Ces modifications ne permettent cependant pas à ces produits de sortir de leur catégorie «générique».

Peu de motivation pour prescrire des génériques

Une grosse moitié des médicaments de Mepha Pharma est écoulée via les pharmaciens et 43,4% à travers les médecins. Mais ces derniers traînent parfois les pieds. Salvatore Volante: «Les jeunes médecins ont toujours travaillé, dans les hôpitaux, avec des produits nouveaux et ils se sont ensuite habitués à ces médicaments. Ils ne sont pas suffisamment motivés pour prescrire des génériques.» Or, le patient n'est généralement pas en mesure de contester le choix de son médecin. Les médecins sont aussi pris en sandwich entre les délégués médicaux qui les entraînent à revendre les nouveautés et les caisses maladie ou l'Office fédéral des assurances sociales qui les poussent vers les génériques. Quant aux pharmaciens, ils rechignent à les vendre pour protéger leurs marges.

Le groupe bâlois n'est pas seul à se lancer dans le marché des génériques. Au début de l'année, une filiale fribourgeoise du groupe Galenica, Cophar SA, a mis sur le marché une palette de médicaments copiés. En 1997, le secteur «produits génériques» de Novartis a affiché de son côté une hausse de 14% du chiffre d'affaires, grâce notamment à l'acquisition du groupe allemand Azupharma.

Sa filiale américaine, Geneva Pharmaceuticals, lance une version générique de la ranitidine (traitement des ulcères gastriques) sur le marché américain, friand en produits génériques. Environ une ordonnance sur deux y concerne un médicament copié.

Cette forte demande provoque l'arrivée sur le marché de nouveaux acteurs mais entraîne les prix à la baisse. Ne parvenant pas à maintenir leurs marges, des compagnies américaines sont alors contraintes de mettre la clef sous le paillasson, ou de réagir.

A l'exemple de Alpharma Inc. (chiffre d'affaires 1997: 500 millions de dollars) qui s'est risqué à acheter pour 200 millions de dollars les activités génériques du géant allemand Hoechst. But de l'opération: se développer en Grande-Bretagne où l'ancienne unité de Hoechst, Cox Pharmaceuticals, espérait se tailler une bonne part du marché des génériques. Cependant, selon un responsable d'un grand groupe pharmaceutique, même si les copies de médicaments sont parfois excellentes, le produit original peut s'avérer meilleur car il est installé de longue date dans le marché.

Médecins et acteurs de la santé font davantage confiance dans des médicaments qu'ils connaissent bien. Les compagnies de génériques sont aussi accusées de brader leurs produits. Salvatore Volante s'en défend en ajoutant: «Je n'aimerais pas que Mepha Pharma soit comparé à Denner. Plutôt à la Migros.»