Mais dans leur précipitation, ils ont négligé une étape cruciale à Washington. Ils ont conçu leur sauvetage à 700 milliards de dollars sans passer par les préliminaires politiques, ce qui provoquera un rejet retentissant lundi 29 à la Chambre des représentants.

Ce jeudi soir-là, cependant, il n'y avait pas une minute à perdre. Lors d'une réunion convoquée à la hâte dans la salle de conférence de la présidente de la Chambre, Nancy Pelosi, les deux hommes ont présenté aux leaders du Congrès, dans les termes les plus forts qu'on puisse imaginer, les contours du plan à 700 milliards de dollars. «Si nous ne faisons pas cela, a dit Ben Bernanke selon plusieurs témoins, nous n'aurons peut-être plus d'économie lundi.»

Planter les décors

Les cadres de Wall Street et les fonctionnaires fédéraux savaient depuis le week-end précédent que la semaine risquait d'être difficile. Le gouvernement ayant refusé d'offrir les mêmes garanties financières que celles qui avaient contribué à sauver la banque Bear Stearns et les spécialistes des crédits hypothécaires Fannie Mae et Freddie Mac, les efforts déployés samedi afin de trouver un acheteur pour Lehman Brothers avaient échoué.

Le dimanche 14 fut consacré à se préparer à faire face à la faillite de Lehman, qui fut annoncée lundi matin, entraînant les marchés mondiaux dans une nouvelle phase d'une crise financière déjà vieille de quatorze mois à cause d'un réseau complexe de connexions entre Lehman Brothers et à peu près toutes les banques internationales. Merrill Lynch, craignant d'être la suivante, avait accepté d'être achetée par Bank of America. American International Group était au bord du gouffre et ne serait sauvé que par un prêt de 85 milliards de dollars de la Réserve fédérale le mardi soir.

Avec des responsables politiques donnant l'impression de courir d'une crise à l'autre, le Dow Jones plongeait de 504 points le lundi 15 septembre. La panique était palpable.

Lors de leurs réunions du week-end, les cadres de Wall Street et les fonctionnaires américains discutèrent du risque de contagion, du fait que la faillite de Lehman Brothers pourrait déclencher une telle terreur parmi les investisseurs mondiaux que le marché «se tournerait vers la prochaine entreprise la plus faible du troupeau», pour reprendre les termes d'un responsable américain. Cette entreprise, tout le monde le savait, serait probablement Morgan Stanley, dont les actions n'avaient cessé de chuter depuis le lundi précédent, le 8 septembre. En l'espace de trois heures, le mardi 16 septembre, ses titres perdirent encore 28% et le coût croissant de ses «credit default swaps» laissait entrevoir que les investisseurs prédisaient sa faillite. Pour endiguer la panique, l'entreprise décida d'annoncer ses résultats un jour plus tôt, après la clôture du marché le mardi après-midi plutôt que le mercredi matin. Les bénéfices de la société étaient fantastiques - 1,425 milliard de dollars, une baisse de seulement 3% par rapport à 2007 - et la manœuvre était destinée à donner une nuit aux investisseurs pour digérer la bonne nouvelle.

«J'espère que cela va aider à calmer le marché», déclara le responsable des finances de Morgan Stanley, Colm Kelleher, dans une interview en fin d'après-midi.

La contagion s'étend

Mais la contagion avait déjà commencé. Le problème posé par la banqueroute de Lehman Brothers n'était pas les pertes subies par les hedge funds et autres investisseurs échangeant des actions ou des obligations avec les entreprises. Comme les fonctionnaires fédéraux l'avaient prévu, ce problème-là était gérable. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle le gouvernement n'avait pas voulu participer au sauvetage de Lehman Brothers. Le vrai problème était qu'une poignée de hedge funds qui utilisaient le bureau londonien de Lehman pour gérer leurs transactions avaient des milliards de dollars sur des comptes gelés par la faillite.

Diamondback Capital Management, par exemple, un hedge fund de 3 milliards de dollars, a annoncé à ses investisseurs que 14,9% de ses actifs étaient bloqués dans la banqueroute de Lehman, de l'argent qu'il ne pouvait pas retirer. Toute une série d'autres hedge funds se trouvaient dans la même situation fâcheuse. Quand nous avons appelé Diamondback pour obtenir un commentaire, ses dirigeants n'ont pas répondu au téléphone.

Lorsque cette nouvelle s'est répandue, tous les autres directeurs de hedge funds se sont demandé avec angoisse si les comptes qu'ils détenaient auprès d'autres établissements de Wall Street pourraient subir le même sort. Et Morgan Stanley et Goldman Sachs étaient les deux firmes les plus importantes encore en mesure de remplir ce rôle de back-office. C'est pour cela que les investisseurs d'Ackman l'appelaient. Et c'est ce qui a poussé les hedge funds à retirer de l'argent de Morgan Stanley et Goldman Sachs, ou à couvrir leurs risques en achetant des «credit default swaps» qui couvriraient les pertes si l'une ou l'autre firme était incapable de payer l'argent qu'elle devait, ou à faire les deux.

C'est la peur, et non l'appât du gain, qui guidait les actions de chacun.

Panique sur les fonds monétaires

Une autre mauvaise nouvelle affolait les investisseurs et les responsables gouvernementaux. Le mardi, le «Reserve Primary Fund», un fonds monétaire institutionnel américain de 64 milliards de dollars, ainsi que deux autres plus petits fonds, annonçaient qu'ils avaient «déchiré le billet vert» («breaking the buck») parce qu'ils n'étaient plus en mesure de rembourser aux investisseurs que 97 cents pour un dollar.

Les fonds monétaires jouent un rôle essentiel pour le commerce, dont ils huilent les rouages. Ils utilisent l'argent des investisseurs pour consentir des prêts à court terme, connus sous le nom de billets de trésorerie, à des grosses entreprises comme General Motors, IBM et Microsoft. Les billets de trésorerie sont attractifs pour les fonds monétaires car ils leur paient des taux d'intérêt plus hauts que, disons, les bons du Trésor américain, mais sont tout de même considérés comme relativement sûrs. Une panique sur les fonds monétaires pourrait obliger les directeurs de fonds à renoncer aux billets de trésorerie, de crainte qu'ils ne soient plus aussi sûrs. Une des raisons invoquées par le «Reserve Primary Fund» pour justifier le passage sous la valeur nominale d'un dollar était qu'il avait acheté des billets de trésorerie Lehman Brothers pour une valeur nominale de 785 millions de dollars qui ne valaient désormais plus grand-chose à cause de la faillite de Lehman. Si les fonds monétaires commençaient à redouter d'acheter des billets de trésorerie, cela serait d'autant plus difficile pour les entreprises de trouver les liquidités nécessaires pour payer leurs employés, par exemple.

A ce stade, ce n'étaient plus uniquement les marchés du crédit qui étaient gelés, mais le commerce lui-même. Tout aussi important, aux yeux des fonctionnaires fédéraux: les fonds monétaires avaient longtemps été considérés par les investisseurs comme des comptes bancaires, un endroit sûr où entreposer du cash et toucher des intérêts sur cet argent. Même s'ils manquaient de garanties par l'Etat des dépôts à terme, ces fonds détenaient 3400 milliards de dollars en actifs.

Depuis ce lundi-là, les gros investisseurs institutionnels comme les fonds de pension et les fonds de dotations universitaires ont retiré de l'argent des fonds monétaires. Le mardi, les investisseurs individuels se sont joints à la débandade.

«Nous ne cessions de répéter au Trésor et à la Fed, à un très haut niveau: attention à ce problème. Cela va avoir un impact», se souvient Greg Ahern, le directeur de la communication du Investment Company Institute, l'association américaine des fonds de placement. Mais les responsables gouvernementaux qui suivaient la crise n'avaient pas besoin de cet avertissement. Ils observaient déjà avec angoisse les retraits massifs des fonds monétaires. Etonnamment, les investisseurs en bourse - se sentant mieux grâce au plan de sauvetage du gouvernement pour AIG - n'ont soit pas compris soit ignoré le chaos grandissant sur les marchés du crédit; le Dow Jones a pris 141,51 points le mardi.

Une journée noire

Le répit fut de courte durée. Mercredi 17 septembre fut l'un de ces jours, sombres et terribles, qui n'offrent pas la moindre lueur d'espoir aux marchés. Craignant le pire, Alex Ehrlich, directeur global des «prime services» à UBS, est arrivé à son bureau de New York à 5 heures du matin et a immédiatement commencé à éteindre des incendies. En tant que responsable du département de «prime brokerage» (ndlr: services financiers liés notamment au suivi des transactions) les clients l'appelaient pour savoir si leur argent était en sûreté. «Nous étions submergés de demandes de clients qui voulaient déplacer leurs positions, et les marchés de financement qui sont d'une importance cruciale pour les «prime brokers», étaient extrêmement volatils», raconte-t-il.

Quelques secondes après l'ouverture des marchés, le Dow Jones avait plongé de 160 points.

Parmi les grands perdants, on trouvait Morgan Stanley. Malgré l'annonce de bénéfices substantiels le mardi 16 au soir, son action continuait de s'effondrer. Le Dow Jones se reprit dans l'après-midi, mais tomba en chute libre durant les 45 dernières minutes, fermant à moins 449 points.

Et pour les investisseurs, il ne s'agissait là que de la partie visible. En coulisses, les marchés du crédit étaient presque complètement paralysés. Aux Etats-Unis et en Europe, les banques refusaient de se prêter de l'argent entre elles et les écarts de cours sur les «credit default swaps» - le prix pour s'assurer contre la faillite - ont pris des proportions jamais atteintes jusque-là.

La ponction sur les fonds monétaires s'est poursuivie. A la fin de la journée de travail du mercredi, les investisseurs institutionnels avaient retiré plus de 290 milliards de dollars des fonds monétaires américains. Dans ce que les experts appellent «une fuite vers la sécurité», les investisseurs retiraient de l'argent des actions et des obligations, et même des fonds monétaires, puis le plaçaient dans les investissements les plus sûrs du monde, les bons du Trésor. Conséquence: le rendement des bons du Trésor à court terme s'est effondré, s'approchant de zéro. Un fait quasi sans précédent.

La colère d'un patron

Une semaine plus tôt, l'action de Morgan Stanley se vendait autour des 45 dollars. Mercredi, elle est tombée de 28,70 à 21,75 dollars, une perte d'environ 50% sur la semaine.

«Il n'y a aucune base rationnelle au mouvement de nos actions ou dans les risques de défaut», écrit John Mack, patron de Morgan Stanley dans une note interne mercredi 17. Il fustige ceux qui selon lui sont responsables des problèmes de Morgan Stanley: les vendeurs à découvert qui profitent en pariant sur la chute d'un titre.

A l'instar de la plupart des sociétés de Wall Street, Morgan Stanley a traité des transactions des vendeurs à découvert malgré les plaintes d'autres sociétés accusant ces derniers d'avoir trafiqué leurs titres.

John Mack a néanmoins appelé Charles Schumer, sénateur démocrate de New York, et Christopher Cox, président de la Securities and Exchange Commission, les pressant d'interdire les ventes à découvert.

Il s'est emporté contre ce qu'il considérait comme des efforts concertés pour faire baisser le cours des actions de son entreprise. «Il est devenu émotionnel», raconte une personne qui le connaît bien.

Lors d'une réunion jeudi 18 avec une partie de ses équipes, alors que le titre continuait à plonger, touchant le plancher de 11,70 dollars à la mi-journée, John Mack a déclaré: «Ecoutez. Je sais que tout le monde est inquiet sur le cours de notre titre. Je n'en vends aucune et mon équipe non plus. Mais je comprends que vous êtes sur les nerfs et voulez en liquider un peu.» Certains d'entre eux l'ont fait.

En même temps, John Mack a commencé à parler de fusion avec Wachovia et a aussi appelé d'autres banques pour évoquer d'autres solutions. Il a également sollicité les conseils de Warren Buffett alors qu'à Tokyo, ses collaborateurs ont contacté Mitsubishi UFJ, le plus grand créancier au Japon, dans l'espoir de récolter des capitaux supplémentaires.

Panique sur un fonds

Même si les titres se reprenaient, la tourmente des marchés monétaires s'aggravait. Mercredi 17 dans l'après-midi, Paul Schott Stevens, le chef de l'Investment Company Institute, a pris connaissance du problème d'un autre fonds monétaire. «Cette fois-ci, c'était Putnam», se souvient-il, parlant de Putnam Investments, le fonds de placement basé à Boston.

Une panique est partie de rien, semble-t-il, a frappé le Putnam Prime Money Fund, qui pesait 12,3 milliards de dollars. Cela voulait dire que la contagion des marchés financiers se propageait. Suite à des retraits massifs, Putnam décida qu'il devait fermer le fonds et rendre l'argent aux actionnaires.

Les dirigeants de l'Investment Company Institute et des responsables du fonds se sont battus pour chercher une solution qui éviterait à Putnam de prendre cette décision, mais sans succès. Jeudi, Putnam tira le rideau sur le fonds et l'a vendu à une autre société.

La Fed passe à l'action

Ben Bernanke a passé sa carrière à étudier les crises financières. Son premier travail important d'économiste a été d'étudier les événements qui ont conduit à la Grande dépression. Avec d'autres économistes, il en a tiré une expression, «l'accélérateur financier». Elle décrit comment des conditions de marchés qui se détériorent peuvent gagner en vitesse au point de devenir incontrôlables.

De manière inquiétante, la crise du crédit s'est déroulée précisément comme ses travaux l'avaient prévue. Mais sa recherche a aussi conduit Ben Bernanke à penser que «les situations au cours desquelles les crises ont échappé à tout contrôle sont celles où la banque centrale est restée en retrait», selon Mark Gertler, un économiste de l'Université de New York qui a travaillé avec lui sur certains articles.