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Le marché noir des transferts ronge déjà le jeu vidéo FIFA 17

Les développeurs de la célèbre simulation sportive cherchent à reprendre le contrôle de «leur» marché des transferts. Dans leur ligne de mire: l’afflux de fonds provenant tout droit de Chine

Modélisation des visages, fluidité du jeu, gestes techniques: le football virtuel sent toujours plus le gazon frais. Dernier-né du studio américain EA Sports, la simulation FIFA 17 – commercialisée dès jeudi sur toutes les plateformes de jeu – consacre le sport roi… Mais aussi le développement anarchique de son marché des transferts.

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Alors que l’UEFA tente tant bien que mal de faire appliquer ses standards de fair-play financier sur le football européen, les développeurs du jeu FIFA 17 cherchent, eux, à reprendre le contrôle de leur marché virtuel des transferts. Une bourse mondiale créée en 2011 pour son mode de tournois en ligne FIFA Ultimate Team (FUT) et qui permet aux «gamers» de s’échanger des joueurs.

Sur ce marché supervisé par l’éditeur EA Sports, toutes les transactions devaient s’effectuer en «coins», des points d’expérience collectés au fil des rencontres, ou en «points FIFA», à acheter auprès d’EA Sports.

Des usines produisant de l’argent virtuel

C’était sans compter sur l’esprit d’entreprise «made in China». Car c’est depuis ce pays que des individus se sont lancé dans la production et la vente de ces «points FIFA» dont raffolent les joueurs occidentaux. Le phénomène du «coin farming» a pris de l’ampleur avec le succès de la franchise – FIFA 16 s’est vendu à 8,5 millions d’exemplaires sur PS4 et 3,2 millions sur Xbox One, selon le site VGChartz qui compile les ventes des détaillants – et sa communauté toujours plus compétitive.

En 2014, EA Sports a dû reconnaître le problème et annoncer des mesures permettant de lutter contre un phénomène menaçant de dénaturer la compétition online. Mais les fermes sont déjà devenues usines. Exploitant les moindres failles du jeu, des machines tournant 24h sur 24 engrangent des points depuis des profils éphémères. Face aux dizaines de millions de transferts du jeu, les développeurs ont dû automatiser la traque aux «tricheurs».

Julien, 28 ans, est l’un d’eux. Fidèle à la simulation depuis trois ans, il a dépensé une centaine de francs en 2014 pour pouvoir constituer son équipe de rêve avec Neuer, Robben ou Alaba. Des joueurs d’ordinaire inaccessibles pour un joueur qui ne consacre «que» 10h par semaine au jeu.

Sanctions à vie pour les fraudeurs

Voilà au moins deux semaines que les sites de «coin farming» sont prêts pour le lancement des sept différentes versions de FIFA 17. Pour la Playstation 4, comptez entre 108 et 3289 dollars pour des lots de 99 000 à 2 999 000 points, soit le prix d’un Cristiano Ronaldo. Pas de quoi décourager les joueurs ambitieux. Julien s’attend à une véritable foire d’empoigne. «Les premiers jours, les sites sont toujours pris d’assaut. Les farmers ne peuvent faire face à la demande et les prix atteignent des sommets.»

Cette contamination de l’économie virtuelle par l’économie réelle a poussé EA à développer un système de sanctions. Le premier achat suspect de «coins» est puni d’un carton jaune, le second d’une expulsion de la plateforme d’EA Sports. Le commerce de points d’expérience, les transferts arrangés et la revente de comptes EA sont punis d’un carton rouge direct, synonyme d’expulsion définitive de tout l’écosystème EA Sports.

Compétition globale, sanctions exemplaires

Sur FIFA 15 et FIFA 16, les fermetures de compte se sont multipliées. Une mesure qui n’est, pour François Charlet, juriste spécialisé en droit des technologies, pas disproportionnée: «Quand on bidouillait notre Nintendo 64, c’était pour jouer seul dans notre salon. Les compétitions en ligne actuelles (qui regroupent des millions de joueurs, ndlr) c’est comme sur un vrai terrain de football. Les règles doivent être les mêmes pour tous.»

Niels Weber, psychologue et président de la Gaming Federation, une association suisse visant à promouvoir la culture du jeu vidéo, abonde: «Imaginez de jouer au Monopoly avec quelqu’un qui n’arrête pas de tricher. A partir du moment où l’exploitation systématique de failles a commencé à nuire aux mécaniques de jeu, EA a dû reconnaître le problème.»

Remettre les joueurs sur le droit chemin

Julien n’a pas eu besoin de plus d’un mail d’avertissement pour «retrouver le droit chemin». Celui du marché contrôlé. En marge de la bourse aux joueurs, EA Sports vend aux «gamers» des packs surprises de footballeurs. Sur ce marché aléatoire, la chance n’est pas toujours au rendez-vous. Julien y a investi quelque 600 francs, soit 10 fois le prix du jeu. «J’ai un peu perdu la tête», concède-t-il. Les plus gros accros dépensent des milliers de francs.

Du côté d’EA Sports, on reconnaît que les ventes de packs sont devenues «importantes» pour la firme. Comme l’explique le chef de produit suisse de FIFA, rencontré à Zurich: «Les packs permettent de prolonger le cycle de vie du jeu en fidélisant la communauté.»

Dans la communauté, la suspicion pourrait bien prendre le pas sur le football. Depuis quelques mois, EA Sports encourage la délation entre joueurs et régule le marché en imposant un plafond pour la vente de chaque joueur. Fini les transferts fantaisistes, utilisés par les «coin farmers» comme des montages pour vendre leurs points d’expérience. Le nouveau mot d’ordre: «FIFA Play Fair».

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