Tradition

Le marché en or des sapins de Noël suisses

Plus d’un million d’arbres de noël sont vendus chaque année en Suisse. Le préféré des Helvètes: le Nordmann indigène. Mais sa culture est insuffisante pour couvrir la demande

Grand ou petit, bien garni ou chétif, cultivé en Suisse ou à l’étranger, rouge, blanc, bleu ou vert, le sapin de noël reste une tradition pour la plupart des Helvètes. Dans le pays, environ 1,2 million d’arbres sont vendus chaque année pour les fêtes, estime l’association des propriétaires forestiers, ForêtSuisse. Et d’après son porte-parole, ce chiffre reste plutôt stable avec une légère hausse. Mais il ne représente pas vraiment la réalité. Car ce nombre ne tient pas compte des conifères coupés et/ou offerts par les propriétaires d’espace forestier. Il faudrait encore y ajouter environ 400 000 pièces, selon une étude menée par trois étudiants de l’Université de Saint-Gall en 2011. Un marché qui est encore bien plus vaste lorsque l’on additionne les rois des forêts artificiels – environ dix milles vendus chaque année rien que chez Coop.

Au total, le marché des sapins véritables, toute origine confondue, représente aujourd’hui, en Suisse, entre 60 et 70 millions de francs, selon ForêtSuisse. Une augmentation de plus de 10 millions par rapport aux données récoltées en 2014.

Le roi de la fête

Doté d’un manteau vert bien épais et d’aiguilles qui restent en place plus longtemps, le Nordmann, est, depuis des années, le sapin préféré des Suisses. Il représente à lui seul près de 70% de la culture nationale. Certaines enseignes, comme Ikea, ne s’embêtent d’ailleurs plus à commander d’autres sortes, comme les sapins bleus ou rouges (épicéa). Chez Coop, près de 97% des arbres sont des Nordmann. Et chez Migros, tout dépend des coopératives régionales. Même les petits magasins suivent ce filon. «Chaque année, je propose entre 3 et 5 épicéas mais bien souvent, ils me restent sur les bras», commente Pierre Hämmerli, propriétaire de la jardinerie Hämmerli à Cheseaux-sur-Lausanne (VD).

Coop, Migros et ForêtSuisse font le même constat: chaque année, les clients demandent de plus en plus de sapins cultivés localement. Coop affirme que 80% de ses arbres sont suisses et 10% sont certifiés Bio. Ceux de Migros Vaud et Neuchâtel-Fribourg sont 100% helvétiques, mais ceux des autres coopératives pas toujours.

Manque de sapins suisses

En tout, 40% des arbres de noël vendus en Suisse sont indigènes et les 60% restant sont importés de l’Union européenne, en majorité des Nordmann en provenance du Danemark et de l’Allemagne. «Ils peuvent avoir des cultures sur des centaines d’hectares. Nous, nous n’avons pas la place et les terrains coûtent bien plus chers», explique Alexandre Castella, le plus grand producteur de sapins suisses, basé à Sommentier (FR). Il est également bien connu des Lausannois grâce à sa vente directe organisée à la ferme Aebi, dans les hauts de la ville. Bien qu’il vive de ce marché, chaque année, il doit refuser de livrer des clients. Selon le porte-parole de ForêtSuisse, le problème avec les sapins importés est qu'ils sont souvent coupés tôt et stockés dans des frigos. 

A Neuchâtel, même combat. Une entreprise de vente en ligne y a pour objectif de vendre des sapins 100% locaux. Mais cette année pour la première fois, cette société n’a trouvé aucun Nordmann suisse à revendre. «De plus en plus de gens veulent des sapins suisses. Les grosses entreprises se sont donc intéressées à ce marché et comme ils commandent de gros volumes, ils ne restent rien pour les petits commerçants qui vendaient des arbres suisses avant eux, confie un employé. Ils ont pris une grande part du marché des produits locaux!»

Nous permettons ainsi aux clients d’acheter des sapins de Noël de leur région

Questionné sur le sujet, Coop, qui vend plus de 80’000 arbres par an, ne voit pas cela du même œil: «en vendant des sapins de petits producteurs et d’agriculteurs régionaux (ndlr. avec le label «Ma Région»), nous leur offrons un débouché important et nous permettons ainsi aux clients d’acheter des sapins de Noël de leur région.» Remarque similaire du concurrent: «Migros n’estime pas voler quoi que ce soit à qui que ce soit. Nous travaillons de longue date avec nos fournisseurs, et notamment avec des pépiniéristes suisses.» Alexandre Castella, qui fournit les deux supermarchés, ne leur consacre que 50% de ses produits. Il tient à garder cette limite et à diversifier ses débouchées.

Le coût du Swissmade

«Les prix des sapins suisses sont tellement élevés que j’avais honte de les vendre. Alors je ne prenais presque pas de marge, confie Pierre Hämmerli, propriétaire de la jardinerie vaudoise Hämmerli. Ce n’est pas de l’or quand même!» Il estime que la différence de prix serait d’environ 40%. Un calcul qui se confirme au vu des prix proposés par la chaîne de magasins Landi, 18,90 francs pour un conifère européen (100-160 cm) contre 36,90 pour un arbre de même taille cultivé dans le pays – soit une différence de 51%.

Alexandre Castella, quant à lui, contredit ce taux: «Coop et Migros sont très corrects parce qu’ils prennent une marge plus petite sur les arbres suisses que sur les importés, pour privilégier la production locale. Je dirai que la différence se situe plutôt entre 10 et 15%.» Les deux enseignes ont refusé d’évoquer leur marge. Coop a toutefois proposé un rabais de 20% à ses collaborateurs sur l’ensemble de BricoLoisir. Idem pour certaines coopératives de Migros.

«C’est une culture très risquée»

Pourtant, «c’est un marché idéal pour les agriculteurs et les forestiers (qui en font une activité accessoire, ndlr.). Il s’agit d’un investissement sûr», confie le porte-parole de ForêtSuisse. Il existe une seule difficulté: «Comme il faut environ six ans pour qu’un sapin atteigne la bonne taille, il faut les planter bien avant de connaître comment le marché va évoluer.» Pour les quelques producteurs de sapins helvétiques, comme Alexandre Castella, c’est autre chose: «C’est une culture très risquée car nous devons gérer la culture, la vente et la logistique. Mais aussi parce que l’arbre met des années à pousser et il suffit qu’il y ait de la grêle pour perdre une plantation vieille de dix ans», conclut-il.

Dans ces cas, il reste le sapin artificiel, toujours doté d’un beau manteau vert, parfaitement symétrique, sans perte d’aiguilles et réutilisable, mais sans cette odeur typique.


Vraiment écolo le sapin en pot?

Depuis quelques années, une nouvelle tendance autour des arbres de noël est arrivée: le sapin en pot. Il aurait pour particularité de pouvoir être replanté après les fêtes. EcoSapin est l’un des principaux acteurs de ce créneau. Et cette année encore, l’entreprise vaudoise a fait carton plein, puisque le 1er décembre, ses 3300 arbres étaient déjà vendus.

Sa formule: commander son conifère en pot sur internet, avec ou sans un kit de décoration (65 francs la location, 130 francs à l’achat). Il est ensuite livré à domicile et repris début janvier pour être replanté dans une pépinière proche des acheteurs pour limiter les trajets. Le prix varie entre 119 et 139 francs pour la location dont 50% sont dédiés au transport. Transparent, EcoSapin n’a pas caché le fait que la plupart de ses arbres sont achetés en Europe avant d’être replanté en Suisse: «Le coût de transport est moins cher qu’une culture locale.» L’entreprise précise toutefois être obligée de se fournir à l’étranger puisqu’il n’existerait aucune culture de sapin en pot en suisse

«Plus de 70% des Nordmann replantés ne survivent pas»

Autre point négatif pour les arbres en pot: il faut entre trois et quatre ans de convalescence après la mise en terre pour que le sapin soit à nouveau garni et recommence à grandir, selon EcoSapin. «Bien plus de 70% des Nordmann replantés ne survivent pas. Ils sont très fragiles», ajoute Alexandre Castella, plus grand producteur de sapins de noël en Suisse qui s’occupe de replanter une partie des arbres d’EcoSapin. Ils testent d’ailleurs une autre espèce, le sapin de Fraser, qui serait plus adapté grâce à ses racines moins profondes. Désormais, EcoSapin utilise principalement cette sorte d’arbres et seuls les Nordmann de moins d’1 mètre de haut sont vendus en pot, plus résistants à la mise en terre.

«A mon avis, on ne devrait pas faire croire aux gens que c’est une action écolo. Un sapin coupé est neutre en émission de Co2, même si on le brûle en fin de vie. Ce qui ne doit pas être le cas d’un arbre livré et repris par un camion plusieurs fois dans sa vie», estime le porte-parole de ForêtSuisse. Pour lui, le sapin le plus écologique a grandi dans une forêt suisse et il est coupé quelques jours avant d’être vendus dans la région d’où il provient.


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