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Peter Vincent, spécialiste américain de la lutte antiterroriste.
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Migration

«Le marché des passeports favorise la corruption»

Peter Vincent, spécialiste américain de sécurité intérieure, critique le commerce de nationalité. Selon lui, cette activité valorisée à 2 milliards de dollars attire des candidats douteux. Il se prononce également contre le décret anti-immigration de Donald Trump

Une centaine de personnes, parmi lesquelles des commerçants de passeports et des chefs d’Etat, se sont donné rendez-vous cette semaine à Genève pour parler achat de citoyenneté. Un marché mondial estimé à 2 milliards de dollars. L’Investment Migration Forum abordait les questions de l’accession à la résidence ou à la citoyenneté par le moyen d’investissements économiques ou de versements uniques dans les caisses d’Etats. 

Surnommé le «Davos de l’industrie de la migration», l’IMF a aussi pour but d’établir des codes éthiques pour ce marché en pleine croissance. Orateur invité, Peter Vincent, spécialiste américain de la lutte antiterroriste et haut responsable de la sécurité intérieure sous la présidence Obama, y a tenu des propos sévères. Selon lui, ce modèle d’affaires «favorise les risques de corruption, de terrorisme et de blanchiment d’argent».

- Le Temps: Vous êtes venu troubler l’optimisme général qui régnait au sein de ce forum. Pourquoi critiquez-vous le marché des passeports?

- Peter Vincent: Nous nous trouvons sur un terrain très glissant avec ces programmes d’achat de citoyenneté appelés «Cash for Passport». Il y a véritablement trois catégories de personnes intéressées par ces offres: les premières sont issues de la jet-set, et veulent profiter d’une liberté maximale pour voyager. Les «survivalistes» qui se préparent à fuir des régions potentiellement conflictuelles ou des catastrophes naturelles en sont une autre. Enfin, les criminels, les terroristes et les dictateurs sont évidemment intéressés à acquérir une nouvelle nationalité. 99,97% des personnes intéressées font partie des deux premières catégories et ne représentent apparemment aucun risque. Mais le petit reste de 0,03% ternit le marché. Un seul cas de terrorisme peut faire tomber le système dans son ensemble.

- La pression internationale s’accentue. Que faire pour diminuer le risque d’attirer des candidats douteux?

- Les programmes Cash for Passport doivent être plus forts, plus intelligents que les criminels. Pour ce faire, l'industrie doit responsabiliser les acteurs, garantir des contrôles efficaces et une sécurité maximale. Tout cela avant qu’il ne soit trop tard et à un niveau global et standardisé, en travaillant sur la confiance du grand public. Ces programmes peuvent être sujets à corruption et, dans certains pays, ils créent des réels problèmes démocratiques.

- Des pays tels que Malte, Chypre ou Antigua-et-Barbuda monnaient leur nationalité afin de renflouer leurs caisses publiques. Lors du forum, le premier ministre de l’Etat caribéen de Sainte-Lucie a annoncé son désir de baisser le prix du passeport et d’augmenter les commissions pour les intermédiaires. Une bonne chose?

- C’est une course malsaine vers le bas, une surenchère des prix réduits. Je critique le fait que les gains publics de ce programme soient attribués à un fonds et ne soient pas investis dans des obligations d’Etat. L’expérience montre qu’en faisant ainsi, les rentrées durables dans les caisses publiques ne sont pas assurées, mais au contraire sujettes au risque de détournement. Il faut que les Etats caribéens se mettent d’accord au sein de la Caricom (Communauté caribéenne) sur les standards de procédure.

- Pour la troisième fois, l’Investment Migration Forum se tient à Genève. Quel est le rôle de la Suisse?

- D’une certaine manière, c’est paradoxal que cette conférence soit organisée dans un pays qui valorise aussi fortement la citoyenneté et la démocratie. La Suisse est connue pour sa neutralité et sa politique humanitaire, elle a toujours accepté des réfugiés légitimes, elle est consciente de son obligation morale. Mais c’est justement la raison pour laquelle je pense que Genève est un lieu aussi idéal pour discuter des défis auxquels ce marché est confronté.

- En parlant de réfugiés, la politique en matière d’immigration du président Donald Trump inspire-t-elle vos ex-collègues au Département de la sécurité intérieure (Homeland)?

- Mes collègues au Homeland sont très irrités. Ils veulent tous que le président réussisse dans sa mission de protéger le pays. Mais si on leur demande de violer leurs propres codes éthiques, ils partiront. Depuis le début de la présidence Trump, j’ai déjà vu une douzaine de cadres qui occupent des positions clés quitter leur poste. Ceux qui les reprennent sont des jusqu’au-boutistes, ne faisant aucune distinction entre terroristes et réfugiés.

- Comment estimez-vous les chances que le décret anti-immigration de Trump visant les ressortissants de sept pays musulmans aboutisse?

- Plusieurs cours de justice ont ordonné de geler son exécution. Selon elles, le texte se base sur la religion et l’ethnie, ce qui est anticonstitutionnel. Tout dépend désormais de la Cour suprême. On peut s’attendre à une décision à la fin de cette année. Je pense que la Cour suprême surprendra le monde en annulant ce décret. Mais tout dépendra du juge républicain Anthony Kennedy, qui peut faire pencher la balance. Si la cour en décide autrement, il y a un fort risque qu’on se retrouve avec une crise constitutionnelle majeure.

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