La première visite de Pascal Couchepin en Russie aura commencé par une petite vexation: Mike Moore, le patron de l'OMC, ainsi qu'un représentant du gouvernement suédois, arrivés par le même avion, lui ont soufflé la place auprès du premier ministre Kassianov. Le conseiller fédéral aura dû se consoler par un face à face avec le ministre des Finances Koudrine puis avec le ministre de l'Economie German Gref, tête pensante du libéralisme à la sauce Poutine. La délégation suisse – une brochette de patrons helvétiques accompagnaient le chef de l'économie – était venue là pour prendre la température de la nouvelle donne en Russie en vue d'éventuels investissements.

Douchés par la crise de 1998, les industriels suisses ne s'y aventurent plus qu'avec des pincettes. Hormis Nestlé qui fait feu de tout bois et multiplie les projets. Jacques Epars, pour la multinationale, l'a dit devant Pascal Couchepin: «A conditions de respecter certaines règles, dont la première est de connaître la langue, il est tout à fait possible de développer des affaires en Russie. Nous sommes persuadés d'être dans le vrai en investissant ici.» Quant au ministre russe de l'Economie, s'il n'a pas promis la lune aux businessmen suisses, il leur a néanmoins assuré que les réformes actuelles – douanières, fiscales et antibureaucratiques – «allaient prendre de plus en plus d'importance» avec un objectif chiffré à terme: permettre la création d'entreprises étrangères en Russie en cinq jours.

La poigne de Poutine

Le patron d'economiesuisse, Andres Leuenberger, s'est montré moyennement emballé: «Les réformes menées actuellement vont dans le bon sens. Reste à savoir si elles seront concrètement appliquées. Si c'est le cas, les investissements suivront.» Quant aux représentants du patronat russe, par leur président Arkadi Volski, ils ont laissé entendre à leurs homologues suisses que c'était moins les réformes libérales du Dr Gref que la poigne supposée de l'ex-kagébiste Poutine qui pourrait faire la différence: «Tous les investisseurs étrangers le disent, s'ils sont présents par exemple en Chine, c'est à cause de l'ordre qui y règne. Et le principal mérite de Poutine jusqu'ici est d'avoir établi une certaine stabilité politique.»

A un entrepreneur russe qui se plaignait du fait que les médicaments suisses soient hors de prix pour 95% des Russes, Alexandre Jetzer, membre du comité directeur de Novartis, a répliqué que sa firme avait envoyé l'an dernier pour un million de médicaments gratuits mais qu'ils avaient été bloqués à la frontière. De toute façon, soupirait le même homme en aparté, «le marché russe pour nous n'est pas prioritaire». Ce manque d'intérêt réel a été confirmé par Pascal Couchepin: «La Suisse a toujours pratiqué ici une politique d'investissements prudente, en raison essentiellement du manque de prévisibilité et des problèmes de protection des brevets. Le tissu économique suisse, ce sont surtout les petites et moyennes entreprises et on ne peut leur demander de prendre les mêmes risques que Nestlé ou ABB.»

Disons encore que la Suisse a signé un accord portant sur la livraison à la Russie d'une technologie permettant le cadastrage de la région de Moscou. Pour le reste, le conseiller fédéral s'est félicité qu'aucun élément de désaccord ne soit venu perturber cette visite. Mieux, il a pu annoncer que la Russie avait débloqué le second convoi chargé de vieux matériel militaire suisse à destination de la Géorgie. Une fois de retour en Suisse, le convoi subira un contrôle avant de repartir vers la Géorgie, via la Mer noire. Le convoi avait été stoppé en septembre par les autorités russes qui craignaient notamment que ce matériel ne tombe en mains tchétchènes.