Face à la pandémie, l’heure est au retranchement, au sens propre, avec des mesures de confinement partiel ou total sur l’ensemble du globe. Au sens figuré également, à en croire les conclusions de l’étude annuelle publiée mercredi par le cabinet Deloitte sur les fusions et acquisitions (M&A). Ces transactions sont aujourd’hui suspendues ou annulées en raison des incertitudes liées à la crise sanitaire.

«La situation actuelle offre peu de visibilité sur les résultats d’entreprises, ce qui rend les estimations de valorisation difficiles. Or un acheteur veut des perspectives stables», indique au Temps Jean-François Lagassé, associé responsable du secteur des services financiers chez Deloitte Suisse.

Peur de brader sa société

Pour ce qui est des transactions en cours, les niveaux de valorisation ont dans l’ensemble chuté, conduisant acheteur et vendeur à un certain attentisme, l’un ne souhaitant pas payer plus cher que dû, l’autre ne voulant pas brader sa société. Enfin, «les banques se concentrent désormais sur le refinancement d’entreprises en difficulté et moins sur le financement de fusions et acquisitions», relève Jean-François Lagassé.

A titre d’exemple, parmi les grandes transactions qui devaient être finalisées au premier semestre de cette année figure le rachat de Tiffany par le géant français du luxe LVMH, approuvée début février par les actionnaires du joaillier américain pour 135 dollars par action. Soit une prime de 22% par rapport au cours précédant l’annonce. Mi-mars, l’action de Tiffany chutait à 111 dollars, avant de regagner 129 dollars. Interrogées mercredi sur une éventuelle modification des termes de l’accord, aucune des deux parties n’a donné d’indications. LVMH renvoie à la dernière annonce début avril du régulateur américain (SEC), dans lequel il est fait état de retards dans la procédure en raison du Covid-19.

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Plus incertaine, l’issue du mariage prévu en 2021 entre les constructeurs automobiles PSA et Fiat Chrysler, fragilisés par l’arrêt de plusieurs sites de production et un effondrement du marché. Incertitudes également pour le rachat des activités ferroviaires du canadien Bombardier par le groupe industriel français Alstom, les transports subissant aussi les effets de la crise.

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Ces secteurs, parmi les plus touchés par les restrictions avec la branche du voyage et de l’hôtellerie, sont aussi ceux où les acquéreurs trouveront de «bonnes affaires» au moment de la reprise. «Le commerce de détail hors alimentation est également promis à une vague de restructurations, suivie d’une phase de consolidation», selon Jean-François Lagassé, qui relève les difficultés d’avant-crise que connaissait le secteur. «Certaines entreprises préféreront sans doute s’adosser à un autre groupe plutôt que de mettre la clé sous la porte. Encore faut-il qu’il y ait des repreneurs.»

Quelques cibles potentielles dans le secteur financier, «avec des banques orientées sur le crédit, qui pourraient être affectées par une multiplication des défauts dans le cadre d’une récession mondiale», observe l’expert.

A l’inverse, les secteurs qui sortiront renforcés sont la santé et les pharmas, relève Jean-François Lagasse. Une branche par ailleurs caractérisée en Suisse et au niveau mondial par un très grand nombre de petits acteurs, situation propice à une consolidation. Les entreprises tech et télécoms tirent aussi leur épingle du jeu, en raison de la généralisation du télétravail et du commerce en ligne.

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«De manière générale, cette crise accentue les tendances préexistantes», constate Jean-François Lagasse.

Ainsi, à terme, les rapprochements devraient se concentrer sur les marchés domestiques ou voisins, après des années dominées par les rachats d’entreprises étrangères. «C’est une tendance de fond, que l’on voit déjà se dessiner au niveau mondial, dans le contexte de retranchement et de nationalisme croissant que nous connaissons actuellement», observe Jean-François Lagassé. Les transactions transfrontalières ont chuté d’un quart l’an passé, en marge de la guerre commerciale sino-américaine et du Brexit.

Difficultés d’approvisionnement

A ces facteurs s’ajoute celui d’une prise de conscience sur les limites d’un système d’approvisionnement globalisé, révélées par la pandémie de Covid-19, analyse l’expert. En d’autres termes, les pénuries actuelles de masques et autres dispositifs médicaux, notamment, pourraient conduire à investir plus près de chez soi, dans l’objectif de rapprocher certains types de production.

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Mais dans l’ensemble, le niveau de transactions devrait cette année s’avérer nettement inférieur aux niveaux historiques enregistré depuis six ans – 3900 milliards de dollars –, principalement porté par les opérations transfrontalières. Alors que l’activité avait déjà été quelque peu freinée (-1,5%) par les tensions géopolitiques mondiales, davantage encore en Suisse, où le nombre de transactions a diminué de 3,4% en 2019. Selon l’expert, la reprise dépendra de la durée des restrictions, de l’absence ou non d’une deuxième vague d’infection et de l’ampleur des mesures prises par les gouvernements et banques centrales pour la relance économique.