Les marchés financiers sont-ils capables d’intégrer les questions relatives à la durabilité des entreprises? Mesurée généralement au travers des facteurs ESG – trois lettres pour environnement, social et gouvernance –, la durabilité est-elle «pricée» par les marchés? Dans le cas contraire, quels mécanismes d’intervention extérieurs sont-ils nécessaires pour les motiver ou les forcer à intégrer ces questions dans leur mécanisme de fixation des prix des actifs?

Revenons d’abord à la théorie moderne du portefeuille, dont découle la notion d’efficience des marchés. Elle postule que les marchés financiers intègrent toute l’information disponible par les investisseurs, et en tout temps. Dans la mesure où les questions de durabilité sont une information et qu’elles ont un impact financier mesurable ou estimable, on peut leur associer une valeur financière positive ou négative. Cette valeur est ensuite naturellement intégrée par le marché dans son processus de formation des prix des actifs.

Externalités

Dans ce contexte, la durabilité est un facteur de prix au même titre que tout ce qui a un impact en matière de rendement et de risque: changement technologique, démographique, disruption, changements politiques, etc. Autrement dit: rien de différent pour les analystes et les investisseurs de ce qu’ils font déjà depuis toujours. Fondamentalement, la durabilité n’est pas une révolution nécessitant d’envisager l’analyse financière et l’investissement différemment, mais seulement une évolution impliquant un élargissement de cette analyse.

Est-ce à dire que les marchés intègrent par eux-mêmes tout ce qui a trait à la durabilité? Non! Parce que celle-ci comporte deux aspects qu’ils ne savent pas prendre en compte et qui échappent à leur logique de fonctionnement: les externalités et les valeurs morales.

Comme leur nom l’indique, les externalités représentent des causes ou des conséquences de l’activité économique qui ne sont pas intégrées dans les prix des facteurs de production, ni dans leur impact sur les bénéfices. De façon très simplifiée, ils proviennent du fait que la planète Terre ne nous facture pas ses ressources, ni le coût de la détérioration que l’activité économique et humaine lui fait subir. Qu’il s’agisse de l’air, des océans, de la fonte des glaciers, de la raréfaction des espèces, etc.

La Terre ne vend pas ses ressources

La Terre n’est pas un agent économique qui gère ses ressources, les vend et les protège. De ce fait, le système financier (à travers le comportement des investisseurs) agit comme si ces ressources n’avaient pas de valeur, alors que leur raréfaction et leur détérioration ont évidemment un impact sur l’humanité.

Les facteurs moraux dépendent pour leur part de valeurs personnelles ou sociétales. Les marchés financiers n’ont pas d’états d’âme face au commerce des armes, au tabac, à l’alcool ou au travail des enfants. Ils ne jugent pas et ne valorisent ces informations que sous l’angle de la pure rentabilité financière. En conséquence, seules des mesures, volontaires ou imposées, prises au niveau des investisseurs peuvent réguler les marchés sur ces aspects.

A la lumière de ces quelques explications sommaires, il apparaît que les marchés ne sont capables d’intégrer qu’une partie seulement des aspects de la durabilité. Pour le reste, et comme il s’agit de problèmes globaux, seules des actions concertées au niveau international sont efficaces. Et le moins que l’on puisse dire, en voyant les évolutions récentes (retrait des Etats-Unis de l’Accord de Paris, «gilets jaunes», discussions sur la loi sur le CO2 aux Chambres) est que le chemin est encore long!